2027 : la foire aux ego

À mesure que l’élection présidentielle de 2027 approche, la scène politique française offre un spectacle de plus en plus étrange. Les candidatures se préparent, les mouvements se créent, les micro-partis se structurent, les associations de soutien apparaissent, les livres politiques se publient et les ambitions personnelles se dévoilent. Dans presque toutes les familles politiques, chacun semble vouloir disposer de sa propre organisation, de son propre programme, de son propre slogan et, surtout, de sa propre candidature.
Il n’y aurait rien d’inquiétant à cela si cette multiplication traduisait une véritable profusion d’idées, de visions du pays et de projets profondément différents. Le pluralisme est indispensable à la démocratie, et personne ne devrait souhaiter une élection réduite artificiellement à deux ou trois options. Le problème apparaît lorsque plusieurs responsables politiques défendent des orientations presque identiques, revendiquent les mêmes électeurs, affirment vouloir construire le même rassemblement et choisissent pourtant de partir chacun de leur côté.
La question finit alors par s’imposer : cherchons-nous encore à construire des projets politiques ou simplement des candidatures ?
Car le spectacle qui se prépare pour 2027 donne parfois le sentiment que l’élection présidentielle est devenue moins un moment permettant de déterminer collectivement l’avenir du pays qu’un gigantesque concours de destins personnels. Chacun veut exister, chacun veut compter, chacun veut être celui ou celle autour de qui les autres finiront par se ranger. Tout le monde affirme vouloir rassembler, mais beaucoup semblent surtout vouloir être celui qui rassemble.
Cette nuance résume peut-être une grande partie du problème politique français contemporain.
Quand le projet devient le prolongement d’une ambition
Notre système institutionnel n’est évidemment pas étranger à cette situation. La Ve République a progressivement placé le président de la République au centre de presque toute la vie politique française. L’élection présidentielle est devenue l’élection reine, celle qui structure les partis, les carrières, les alliances et les stratégies bien avant le début officiel de la campagne.
Dans un tel système, toute personnalité politique suffisamment connue finit presque inévitablement par être confrontée à la même question : pourquoi pas moi ?
C’est ainsi que naissent les écuries présidentielles. Un ancien ministre crée son mouvement, un ancien Premier ministre entretient le sien, un parlementaire lance une plateforme, une personnalité prend ses distances avec son parti pour préserver sa liberté et une autre refuse toute procédure collective de désignation parce qu’elle considère que sa légitimité doit naturellement s’imposer.
Le problème ne réside pas dans l’ambition elle-même. L’ambition politique peut être parfaitement légitime lorsqu’elle est mise au service d’un projet. Il faut des femmes et des hommes capables de vouloir gouverner, d’assumer des responsabilités et de prendre des décisions difficiles. Mais quelque chose se dérègle lorsque la logique s’inverse : lorsque l’on ne cherche plus une personne pour porter un projet, mais que l’on construit progressivement un projet afin de justifier la candidature d’une personne.
La politique devrait normalement commencer par une conviction, un diagnostic et une vision de la société. Elle semble parfois commencer par une ambition présidentielle à laquelle il faut ensuite fournir une organisation, une équipe, un programme et un récit.
Cette inversion est essentielle.
Une personne réellement engagée au service d’une cause devrait pouvoir accepter que cette cause soit portée par quelqu’un d’autre. Elle devrait pouvoir reconnaître qu’un autre candidat est mieux placé, qu’un autre possède davantage de chances de l’emporter ou qu’une candidature supplémentaire risque simplement d’affaiblir le projet qu’elle prétend défendre.
Servir une idée ne signifie pas nécessairement devoir l’incarner soi-même.
Tout le monde veut rassembler, à condition d’être au centre
C’est probablement le paradoxe le plus frappant de la préparation de 2027. Presque tous les candidats potentiels parlent de rassemblement, qu’il s’agisse de rassembler la gauche, le centre, la droite, les écologistes, les progressistes, les conservateurs ou, plus largement encore, les Français.
Pourtant, lorsque plusieurs personnes veulent simultanément rassembler les mêmes électeurs autour de candidatures concurrentes, le mot finit par perdre une grande partie de son sens.
Un rassemblement véritable suppose parfois de négocier, de partager le pouvoir et de renoncer à certaines propositions. Il peut également supposer quelque chose de beaucoup plus difficile pour une personnalité politique : accepter de ne pas être la personne choisie pour conduire le projet.
Or notre culture politique présente presque systématiquement le retrait d’une candidature comme une défaite. Celui qui renonce aurait perdu, celui qui se range derrière un autre aurait échoué, celui qui accepte un compromis aurait cédé. Nous devrions pourtant être capables de considérer qu’un responsable politique qui abandonne une ambition personnelle afin de rendre possible la victoire de ses idées accomplit parfois un geste autrement plus politique que celui qui maintient sa candidature à tout prix.
Car il existe une contradiction fondamentale à prétendre que l’avenir du pays exige absolument l’unité tout en considérant simultanément que cette unité n’est acceptable qu’à condition d’en être le chef.
Si plusieurs responsables partagent 80 ou 90 % de leurs propositions, de leurs valeurs et de leur vision du pays, leurs électeurs sont parfaitement en droit de leur demander pourquoi les 10 ou 20 % restants justifieraient plusieurs candidatures concurrentes.
Parfois, les divergences sont profondes et doivent être assumées. Mais parfois aussi, derrière les différences programmatiques mises en avant, il reste surtout des histoires d’appareil, des rivalités anciennes, des calculs stratégiques et des ambitions personnelles.
Un programme n’est pas un catalogue destiné à justifier une candidature
Cette multiplication des ambitions entraîne une autre dérive : chaque candidature doit pouvoir présenter son propre programme et démontrer qu’elle apporte quelque chose de suffisamment différent pour justifier son existence.
Commence alors une étrange compétition de propositions. Il faut produire cent, deux cents ou cinq cents mesures, annoncer plusieurs réformes emblématiques, promettre des économies, de nouveaux investissements, quelques suppressions de taxes et la création de nouveaux dispositifs. Chaque programme doit posséder sa singularité, même lorsque les visions générales restent très proches.
Mais gouverner un pays ne consiste pas à constituer le plus gros catalogue de mesures possible.
La cohérence d’un projet ne se mesure pas au nombre de propositions qu’il contient. Elle dépend de la capacité à répondre à quelques grandes questions : quel modèle économique voulons-nous construire ? Comment voulons-nous produire et répartir la richesse ? Quelle place voulons-nous donner au travail, aux services publics, à la solidarité, à l’éducation, à la santé, à la transition écologique, à la sécurité, à la démocratie, aux territoires et à l’Europe ? Comment financer nos ambitions ? Quels efforts sommes-nous prêts à demander et quelles protections voulons-nous garantir ?
Une élection présidentielle devrait permettre la confrontation de quelques grandes visions cohérentes de la société. Elle ne devrait pas devenir une compétition entre marques politiques cherchant chacune à démontrer qu’elles possèdent une proposition que les autres n’ont pas encore formulée.
La différence entre deux candidatures ne devrait jamais être artificiellement créée pour justifier l’existence de deux candidats.
Et pendant ce temps, la vie continue
Le caractère parfois dérisoire de ces stratégies apparaît encore davantage lorsqu’on les confronte à la réalité quotidienne.
Pendant que les états-majors calculent les rapports de force, des millions de personnes cherchent simplement à vivre correctement. Certaines peinent à trouver un logement, d’autres attendent pendant des mois un rendez-vous médical ou travaillent dans des services publics en difficulté. Des salariés voient leurs dépenses augmenter plus vite que leur sentiment de sécurité économique, des entrepreneurs cherchent de la visibilité pour investir, des agriculteurs s’interrogent sur la pérennité de leur activité et des jeunes tentent de comprendre quelle place la société leur offrira.
Dans le même temps, des familles cherchent des modes de garde, des personnes âgées redoutent la perte d’autonomie, des territoires voient disparaître des commerces et des services publics tandis que beaucoup de citoyens ont le sentiment que les débats politiques parlent davantage de ceux qui veulent gouverner que de ceux qui devront vivre avec les décisions prises.
C’est pourtant là que devrait commencer toute réflexion politique.
La question fondamentale d’une présidentielle ne devrait pas être de savoir quelle personnalité parviendra à conquérir l’Élysée, mais ce qui changera réellement dans la vie des personnes qui n’y entreront jamais.
La politique n’a de sens que par ses conséquences concrètes. Une réforme économique, sociale, écologique ou institutionnelle ne devrait jamais être évaluée d’abord à travers son potentiel électoral, mais à travers les effets qu’elle produira sur la vie quotidienne, sur les inégalités, sur les libertés, sur la qualité des services publics ou sur la capacité collective à préparer l’avenir.
Un candidat devrait donc pouvoir répondre simplement à une question qui paraît presque naïve tant le débat politique l’a parfois oubliée : si vos idées sont appliquées, qu’est-ce qui sera réellement mieux dans la vie des gens ?
Si la réponse reste floue, alors peu importe la qualité de la campagne, du slogan ou de la stratégie de communication.
Les Français ne sont pas des segments électoraux
Une campagne nécessite naturellement une stratégie. Pour gagner une élection, il faut convaincre, organiser une équipe, identifier des électeurs potentiels, communiquer et créer une majorité. Tout cela appartient au fonctionnement normal de la démocratie.
Le problème commence lorsque la stratégie cesse d’être un moyen et devient progressivement la principale grille de lecture du pays.
On parle alors d’« espace politique », de « réserves de voix », de « potentiel électoral », de « fenêtre de candidature » ou de « segments d’électorat ». Les catégories sociales deviennent des cibles et les préoccupations quotidiennes des citoyens sont parfois abordées principalement en fonction de leur capacité à faire gagner ou perdre quelques points.
Mais un citoyen n’est pas une part de marché.
Les ouvriers, les cadres, les retraités, les jeunes, les habitants des quartiers populaires, les agriculteurs, les enseignants ou les entrepreneurs ne constituent pas simplement des blocs électoraux que l’on devrait séduire à tour de rôle.
Ce sont des personnes dont la politique influence concrètement l’existence.
La démocratie commence précisément lorsque ceux qui gouvernent cessent de considérer les citoyens uniquement comme ceux qui leur permettent d’obtenir le pouvoir et recommencent à les considérer comme ceux pour lesquels ce pouvoir leur a été confié.
La différence peut sembler subtile. Elle change pourtant toute la conception de l’action publique.
Une question simple pour mesurer la sincérité d’un engagement
Il existe peut-être un test permettant de distinguer l’ambition personnelle de l’engagement politique.
Imaginons qu’un autre candidat partage l’immense majorité de vos valeurs, propose l’essentiel de votre programme, accepte d’intégrer vos principales idées et dispose manifestement de davantage de chances de les mettre en œuvre. Seriez-vous capable de renoncer à votre candidature et de le soutenir ?
Accepteriez-vous de devenir ministre, parlementaire, conseiller ou simplement membre d’une majorité dans laquelle votre nom ne serait pas celui inscrit sur l’affiche présidentielle ?
La réponse à cette question en dit probablement beaucoup.
Car si l’objectif principal est réellement de transformer le pays, alors le nom de la personne qui occupera le fauteuil présidentiel devrait rester secondaire par rapport à l’application du projet.
Cette logique devrait pouvoir s’appliquer à toutes les familles politiques. Des sociaux-démocrates proches devraient être capables de travailler ensemble, comme des écologistes partageant une même conception de la transition, des centristes défendant une orientation similaire, des libéraux ou des conservateurs dont les différences demeurent limitées.
Les désaccords substantiels méritent évidemment plusieurs candidatures. La démocratie a besoin de choix réels. Mais lorsque les divergences deviennent marginales et que chacun maintient malgré tout son aventure personnelle, il devient légitime de s’interroger sur ce qui sépare réellement les projets : des convictions essentielles ou simplement la difficulté à accepter que quelqu’un d’autre puisse être choisi.
La France n’a pas besoin d’un sauveur
Cette situation est également entretenue par une vieille fascination française pour la figure providentielle.
À chaque élection présidentielle, une partie du débat se transforme en quête du personnage capable d’incarner à lui seul le redressement du pays. On cherche le nouveau visage, l’homme ou la femme capable de créer une dynamique, la personnalité susceptible de « rencontrer son moment » et de réconcilier soudainement la France avec elle-même.
Cette conception relève largement du mythe.
Aucun président, aussi talentueux soit-il, ne transformera seul un pays de près de 70 millions d’habitants. Gouverner nécessite une administration, un gouvernement, un Parlement, des collectivités territoriales, des entreprises, des partenaires sociaux, des chercheurs, des associations, des fonctionnaires, des citoyens et une multitude d’institutions capables de travailler ensemble.
Nous devrions donc cesser progressivement d’élire un personnage pour commencer à choisir une direction collective.
Cela supposerait d’ailleurs qu’une candidature présidentielle ne présente plus seulement un nom et un programme, mais aussi une équipe et une méthode de gouvernement. Qui gouvernera ? Avec quelle majorité ? Comment les décisions seront-elles préparées ? Quelle place sera accordée au Parlement, aux collectivités, aux partenaires sociaux, aux citoyens et à l’expertise scientifique ? Comment les politiques publiques seront-elles évaluées et comment saura-t-on reconnaître qu’une réforme ne fonctionne pas ?
Ces questions sont finalement beaucoup plus importantes que le récit personnel du candidat.
La politique devrait sortir de la mythologie du chef pour retrouver la culture du collectif.
Le projet devrait précéder le candidat
Nous pourrions alors inverser complètement la manière dont une élection présidentielle est préparée.
Aujourd’hui, une personnalité décide trop souvent qu’elle pourrait être candidate puis construit progressivement autour d’elle un mouvement, une équipe, un récit et un programme.
La logique devrait être exactement inverse.
Nous devrions commencer par établir collectivement un diagnostic du pays, en associant les citoyens, les élus, les chercheurs, les syndicats, les associations, les entrepreneurs, les agents publics et tous ceux qui connaissent concrètement les réalités économiques et sociales. À partir de ce diagnostic pourraient être définis quelques grands objectifs, identifiés les désaccords fondamentaux, négociés les compromis possibles et élaborée une méthode de gouvernement.
Une fois seulement ce projet construit devrait se poser la question de la personne la mieux placée pour le porter.
Le candidat devrait être la conséquence du projet, et non son point de départ.
La différence est immense. Lorsqu’un mouvement politique est construit autour d’une personnalité, son avenir dépend presque entièrement du destin de cette personnalité. Lorsqu’il est construit autour d’idées et d’objectifs collectifs, plusieurs personnes peuvent successivement les défendre sans que le projet disparaisse avec celui qui l’incarnait.
C’est probablement l’une des transformations dont notre démocratie aurait le plus besoin.
Le courage politique consiste parfois à s’effacer
Nous associons généralement le courage politique à la détermination de celui qui se présente malgré les obstacles, affronte les critiques et poursuit son ambition.
Il existe pourtant une autre forme de courage, beaucoup plus rare : celui qui consiste à reconnaître que l’on n’est peut-être pas indispensable.
Un responsable politique capable d’expliquer publiquement qu’il souhaitait être candidat mais qu’un autre est désormais mieux placé pour porter leurs idées communes accomplirait aujourd’hui un geste presque révolutionnaire. Notre culture politique décrirait immédiatement cette décision comme un retrait ou une défaite. Elle pourrait pourtant constituer une victoire du projet collectif sur l’ambition individuelle.
Servir un pays signifie accepter que l’on n’en sera peut-être jamais le chef.
Servir une idée signifie accepter qu’elle puisse réussir sans que notre nom lui soit associé.
Et vouloir réellement transformer la société suppose de préférer voir une partie de ses idées appliquées par quelqu’un d’autre plutôt que de les voir toutes échouer au nom de sa propre candidature.
2027 mérite mieux qu’une compétition d’ego
L’élection présidentielle de 2027 interviendra dans un contexte où les défis ne manquent pas. La situation des finances publiques impose des choix difficiles, les services publics connaissent de nombreuses tensions, la confiance envers les institutions reste fragile et les transformations du travail, du climat, de l’intelligence artificielle, de la démographie, de l’Europe et de l’ordre international obligeront le prochain pouvoir à prendre des décisions importantes.
Face à ces défis, la France n’a pas besoin d’une accumulation d’aventures personnelles.
Elle a besoin de projets de société clairement identifiés, suffisamment différents pour permettre de vrais choix démocratiques mais également capables de se rapprocher lorsque les divergences ne justifient plus la division. Elle a besoin de responsables politiques suffisamment convaincus de leurs idées pour accepter que celles-ci comptent davantage que leur carrière.
Cela suppose de remettre les choses dans le bon ordre : d’abord le pays, ensuite le projet, puis l’équipe et, seulement à la fin, la personne chargée de l’incarner.
Que les candidats s’opposent lorsqu’ils défendent réellement des visions différentes de la société est sain et nécessaire. Mais lorsqu’ils partagent l’essentiel, qu’ils apprennent à travailler ensemble. Lorsqu’une candidature supplémentaire n’apporte aucune vision véritablement nouvelle, qu’ils aient le courage de ne pas la présenter. Lorsqu’un autre est mieux placé pour porter leur projet, qu’ils soient capables de le soutenir sans considérer que leur propre disparition de l’affiche constitue une humiliation.
L’élection présidentielle n’existe pas pour accomplir le destin personnel de quelques responsables politiques. Elle existe pour déterminer la direction collective d’un pays.
La France n’a pas besoin de dizaines de personnes persuadées qu’elles seules peuvent devenir président de la République. Elle a besoin de citoyens capables de croire à nouveau que la politique peut réellement améliorer leur existence, et de responsables publics capables de leur démontrer que le pouvoir n’est pas un objectif en soi mais uniquement un moyen d’agir.
Peut-être est-ce finalement cela qui devrait distinguer celui qui veut le pouvoir de celui qui veut véritablement servir : être capable d’admettre qu’on peut être utile à son pays sans nécessairement devoir le diriger.



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