Il nous reste nous

Il y a ceux qui ne veulent plus entendre parler de politique.
Parce qu’ils en ont assez des disputes, des débats qui tournent à l’affrontement, des repas de famille qui s’enveniment à cause d’une élection ou d’une opinion. Parce qu’ils ont parfois l’impression que parler politique, ce n’est plus discuter mais choisir un camp, défendre une étiquette, répondre à des attaques et finir par se fâcher avec quelqu’un.
Alors ils préfèrent éviter le sujet.
Ils disent que cela ne sert à rien, que personne ne les écoute, que les décisions sont prises sans eux et que, de toute façon, les responsables politiques sont tous les mêmes.
Et puis il y a les jeunes.
Ceux qui commencent à regarder le monde autour d’eux, à se poser des questions, à avoir des convictions, mais à qui l’on répond parfois qu’ils sont trop jeunes pour comprendre. Qu’ils manquent d’expérience. Qu’ils ne connaissent pas encore « la vraie vie ». Qu’ils devraient travailler davantage, payer des impôts ou avoir des enfants avant de prétendre donner leur avis sur la société.
Comme si une opinion politique devait se mériter avec l’âge.
Comme si ceux qui vivront le plus longtemps avec les décisions prises aujourd’hui étaient précisément ceux qui devraient le moins participer à leur élaboration.
À force d’être ignorés, caricaturés ou infantilisés, certains finissent par se retirer. Ils cessent de débattre, puis parfois de voter, jusqu’à considérer que la politique appartient à d’autres.
Et ensuite, on s’étonne de leur désintérêt.
Vous avez de bonnes raisons d’en avoir assez
Il serait trop facile de faire la morale à ceux qui se sont éloignés de la politique.
Leur expliquer qu’ils devraient davantage s’informer, davantage voter ou davantage participer reviendrait à faire comme si leur défiance était née de nulle part. Or elle est aussi le résultat de décennies de promesses non tenues, de scandales, de stratégies électorales, de petites phrases, de débats transformés en spectacles et de citoyens que l’on sollicite intensément pendant les campagnes avant de leur demander, une fois l’élection terminée, de retourner dans le silence.
La défiance politique n’est pas un caprice.
Lorsque des millions de personnes ont le sentiment que leur vote ne change plus grand-chose à leur quotidien, que leurs préoccupations sont mal comprises ou que les mêmes responsables se succèdent en reproduisant les mêmes pratiques, il n’est pas surprenant que certains finissent par détourner le regard.
Le problème n’est donc pas seulement que les citoyens se désintéressent de la politique.
Le problème est aussi que la politique telle qu’elle fonctionne aujourd’hui a progressivement cessé de donner envie aux citoyens de s’y intéresser.
Notre système politique a échoué sur quelque chose d’essentiel : maintenir la confiance et donner à chacun le sentiment qu’il peut réellement peser sur le destin collectif.
Reconnaître cet échec n’est pas rejeter la démocratie.
C’est au contraire prendre au sérieux ceux qui ne croient plus en son fonctionnement actuel.
Car la politique, elle, ne se désintéresse jamais de vous
On peut décider de ne plus regarder les débats, de ne plus lire les programmes, de ne rejoindre aucun parti et même de ne plus voter.
Mais on ne peut jamais réellement sortir de la politique.
Parce que la politique n’est pas seulement ce qui se passe à l’Élysée, à l’Assemblée nationale ou sur les plateaux de télévision.
Elle est dans notre quotidien.
Elle détermine en partie notre salaire, notre loyer, le prix de l’énergie, le nombre d’élèves dans une classe, le fonctionnement des transports, l’accès aux soins, le montant d’une retraite ou les conditions dans lesquelles nous pouvons étudier, travailler, entreprendre ou nous loger.
Elle organise la justice, l’école, l’hôpital, les services publics, la fiscalité, la protection sociale. Elle fixe des droits, des obligations et des interdictions. Elle influence la manière dont nous répondons au changement climatique, dont nous accueillons ceux qui arrivent dans notre pays, dont nous accompagnons ceux qui vieillissent, dont nous protégeons les plus fragiles et dont nous définissons les libertés de chacun.
La politique décide, chaque jour, d’une partie des règles du monde dans lequel nous vivons.
Ne plus s’y intéresser ne signifie donc pas qu’elle cessera d’avoir des conséquences sur nous.
Cela signifie seulement que d’autres prendront davantage de décisions à notre place.
Aux jeunes : votre âge ne vous interdit pas de penser
Il faut aussi en finir avec cette étrange idée selon laquelle la jeunesse disqualifierait une parole politique.
Évidemment qu’à vingt ans on ne connaît pas tout.
Mais à quarante, à soixante ou à quatre-vingts ans non plus.
Personne ne peut prétendre connaître à lui seul toutes les réalités d’un pays. Un étudiant ne connaît pas encore toutes les difficultés d’un retraité, pas plus qu’un retraité ne connaît exactement celles d’un étudiant aujourd’hui. Un salarié ne vit pas la même réalité qu’un chef d’entreprise, un habitant d’un village ne rencontre pas les mêmes contraintes que celui d’une grande ville, et aucune expérience individuelle ne peut résumer à elle seule celle de toute une société.
C’est précisément pour cela qu’une démocratie a besoin de toutes ces voix.
La jeunesse n’est pas une absence d’expérience. Elle porte simplement une expérience différente : celle de l’école actuelle, de Parcoursup, des premiers emplois parfois précaires, des loyers difficiles à payer, de l’incertitude professionnelle, de nouvelles formes de sociabilité et d’un dérèglement climatique dont elle devra assumer pendant des décennies les conséquences.
Les jeunes voient aussi ce que les générations précédentes ne voient plus toujours parce qu’elles s’y sont habituées.
Et c’est l’une des fonctions les plus précieuses de la jeunesse dans une société : regarder ce que l’on considère comme normal et demander pourquoi cela devrait le rester.
L’avenir ne peut pas être construit sans ceux qui vont devoir y vivre.
La jeunesse ne doit donc pas simplement être autorisée à participer à la vie politique.
Nous avons besoin qu’elle le fasse.
Vous n’êtes peut-être pas désintéressés de la politique
Peut-être êtes-vous simplement désintéressés de cette manière de faire de la politique.
Et la différence est fondamentale.
Beaucoup de personnes qui affirment ne pas aimer la politique parlent pourtant quotidiennement de sujets profondément politiques. Elles trouvent injuste qu’une personne qui travaille ne puisse pas vivre correctement de son salaire. Elles s’inquiètent pour l’hôpital ou pour l’école, trouvent les loyers trop élevés, certains impôts injustes, les services publics trop éloignés ou l’administration trop complexe. Elles se demandent comment protéger davantage l’environnement, améliorer la sécurité, aider les personnes âgées, soutenir les familles ou donner davantage de perspectives aux jeunes.
Elles ne parlent peut-être pas de programmes, de partis ou d’institutions.
Mais elles parlent déjà de la société dans laquelle elles souhaitent vivre.
Et c’est cela, au fond, la politique.
Elle commence au moment où l’on regarde le monde tel qu’il est et où l’on se demande s’il pourrait être autrement.
Faire de la politique ne signifie donc pas nécessairement rejoindre un parti, distribuer des tracts, se présenter à une élection ou passer ses soirées à regarder des débats télévisés.
Cela peut commencer beaucoup plus simplement : par une question.
Dans quelle société voulons-nous vivre ?
Refuser l’idée que rien ne peut changer
Il existe une idée qui condamne toutes les ambitions politiques avant même qu’elles ne puissent naître : celle selon laquelle les choses seraient ainsi parce qu’elles ne pourraient pas être autrement.
Comme si nos institutions, notre économie, nos façons de travailler, de produire, de consommer, de gouverner ou de répartir les richesses étaient des lois naturelles.
Elles ne le sont pas.
Elles sont le résultat de choix, de rapports de force, de compromis, d’histoires et de décisions humaines.
Et tout ce que des êtres humains ont construit peut être interrogé par d’autres êtres humains.
Cela ne signifie évidemment pas qu’il faudrait tout détruire pour tout reconstruire. Cela signifie simplement qu’aucune organisation sociale ne devrait être considérée comme intouchable sous prétexte qu’elle existe depuis longtemps.
Nous pouvons imaginer une démocratie plus vivante, dans laquelle les citoyens ne seraient pas seulement appelés aux urnes tous les quelques années.
Nous pouvons chercher une économie plus juste sans renoncer à la création de richesses.
Nous pouvons repenser le travail pour qu’il ne soit pas seulement un moyen de survivre mais aussi, autant que possible, un moyen de vivre dignement.
Nous pouvons vouloir des services publics plus efficaces, des institutions plus transparentes, une République plus protectrice et une société dans laquelle la solidarité ne serait pas considérée comme une faiblesse.
Nous pouvons surtout accepter une chose devenue presque inhabituelle en politique : nous pouvons nous tromper.
Une idée peut sembler bonne et produire de mauvais résultats. Une réforme peut devoir être corrigée. Une conviction peut évoluer au contact des faits ou de l’expérience des autres.
Cela ne devrait pas être considéré comme une faiblesse.
Une démocratie adulte devrait précisément être capable d’essayer, d’évaluer, de corriger et de recommencer.
Nous n’avons pas besoin de personnes persuadées de détenir seules la vérité.
Nous avons besoin de citoyens capables de construire ensemble.
Il nous reste une carte
Depuis des décennies, nous attendons beaucoup de la politique.
Nous avons attendu des présidents, des gouvernements, des partis, des alternances, des mouvements, des hommes et des femmes censés enfin transformer les choses.
À chaque élection, on nous annonce parfois le renouveau, la rupture, le changement de méthode ou le retour du peuple au centre des décisions.
Et pourtant la défiance continue.
Peut-être parce que nous cherchons toujours la solution au même endroit.
Peut-être avons-nous progressivement oublié le personnage principal de toute démocratie : le peuple lui-même.
Pas le « peuple » comme un slogan que l’on prononce dans un meeting ou que l’on invoque lorsque cela arrange.
Pas un peuple imaginaire dans lequel tout le monde penserait de la même façon.
Le vrai peuple.
Celui qui doute, qui hésite, qui se contredit, qui travaille, qui étudie, qui entreprend, qui cherche un emploi ou profite enfin de sa retraite. Celui qui habite une grande ville ou un village, qui gagne confortablement sa vie ou qui compte chaque dépense à la fin du mois. Celui qui vote toujours et celui qui ne vote plus. Celui qui se dit de gauche, de droite, du centre, d’ailleurs ou de nulle part.
Ce peuple-là n’est pas homogène.
Et heureusement.
La démocratie n’a jamais consisté à fabriquer un peuple qui pense pareil.
Elle consiste à permettre à des personnes différentes de décider malgré leurs désaccords de ce qu’elles veulent construire ensemble.
Il nous reste donc peut-être une carte à jouer.
Et cette carte, c’est nous.
Recommencer autrement
C’est aussi la raison d’être d’À la volonté du peuple.
Ce site n’a pas vocation à devenir un endroit où quelqu’un viendrait expliquer aux autres ce qu’ils doivent penser.
Les textes qui y sont publiés ne sont pas des vérités définitives. Ce sont des réflexions, des propositions, parfois des colères et souvent des interrogations. Des idées que l’on pose sur la table en acceptant qu’elles soient discutées, contestées, améliorées ou abandonnées lorsqu’une meilleure solution apparaît.
Il ne s’agit pas de créer une nouvelle chapelle politique.
Il s’agit de retrouver quelque chose que nous sommes peut-être en train de perdre : notre capacité à réfléchir ensemble.
Pouvoir parler politique sans devenir ennemis.
Pouvoir être profondément en désaccord sans se mépriser.
Pouvoir critiquer une idée sans humilier celui qui la défend.
Pouvoir reconnaître qu’une personne avec laquelle nous sommes en désaccord sur neuf sujets peut peut-être nous apprendre quelque chose sur le dixième.
Et surtout, redonner une place à ceux qui pensent ne plus en avoir.
Aux jeunes que l’on renvoie à leur inexpérience.
Aux abstentionnistes que l’on résume parfois à leur supposé désintérêt.
Aux citoyens qui ne se reconnaissent plus dans aucun parti.
À ceux qui ont cessé de croire aux promesses.
À ceux qui ne savent plus très bien ce qu’ils pensent mais qui savent encore qu’ils voudraient que certaines choses changent.
Une démocratie ne devrait jamais demander à ses citoyens d’être des experts avant de leur permettre de parler.
Elle devrait leur donner les moyens de comprendre, de débattre et de participer.
Peut-être que rien ne changera
Il faut aussi accepter de ne pas raconter d’histoire.
Un site internet ne transformera pas un pays.
Quelques articles ne répareront pas une démocratie et quelques personnes ne pourront pas, seules, reconstruire la confiance politique.
Peut-être que ce projet restera simplement un lieu où l’on échange des idées.
Peut-être deviendra-t-il un espace de débat.
Peut-être qu’un jour naîtra une association, un collectif ou quelque chose que nous n’imaginons pas encore.
Mais ce n’est pas vraiment la question aujourd’hui.
Toutes les aventures collectives commencent de la même manière : des personnes qui acceptent de se parler, puis découvrent qu’elles partagent davantage qu’elles ne l’imaginaient.
Nous n’avons donc pas besoin de connaître aujourd’hui la forme exacte de ce que nous pourrions construire demain.
Nous avons seulement besoin de décider si nous voulons encore essayer.
Il nous reste nous
À ceux qui ne croient plus en la politique, nous ne demanderons pas de croire à nouveau aveuglément aux responsables politiques.
À ceux qui ne votent plus, nous ne ferons pas la leçon.
À ceux qui sont fatigués des débats, des promesses et des affrontements, nous ne demanderons pas d’oublier les raisons de leur lassitude.
Nous proposons simplement autre chose.
Croire encore un peu en notre capacité collective à réfléchir.
À discuter sans nous détester.
À écouter ce que nous n’avons pas vécu nous-mêmes.
À changer d’avis lorsque quelqu’un nous convainc.
À reconnaître nos erreurs.
À chercher des compromis sans renoncer à nos convictions.
À imaginer ce qui n’existe pas encore.
Car si vous pensez, même vaguement, que notre société pourrait être plus juste, plus démocratique, plus libre, plus fraternelle ou simplement plus humaine, alors vous n’avez pas complètement abandonné la politique.
Vous avez peut-être seulement cessé de croire à celle que l’on vous propose.
Et c’est une différence immense.
Parce qu’il n’est pas nécessaire de croire aux politiciens pour croire encore à la politique.
Il suffit de croire que des citoyens peuvent reprendre leur place dans les décisions qui concernent leur avenir.
Nous avons longtemps attendu que les choses changent d’en haut.
Peut-être est-il temps de recommencer par le bas.
Par une discussion.
Par une idée.
Par un désaccord.
Par une rencontre.
Par nous.
Il nous reste nous.



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