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Ils ne nous donnent pas du travail

Photo du rédacteur: dylan rocque
dylan rocque
5 sept.
8 min de lecture

Il y a une phrase que l’on entend constamment dès qu’il est question des grandes entreprises, des grandes fortunes ou de la fiscalité des plus riches : « Ils créent des emplois. »


La formule semble tellement évidente qu’elle dispense presque de réfléchir. Tel grand patron « fait vivre » plusieurs milliers de familles. Tel milliardaire « donne du travail » à des dizaines de milliers de personnes. Telle entreprise devrait être particulièrement ménagée parce qu’elle permet à toute une région de vivre.


Derrière ces expressions se cache pourtant une représentation très particulière de l’économie.


D’un côté se trouveraient ceux qui possèdent, investissent et entreprennent. Grâce à leur intelligence, leur audace ou leur générosité, ils offriraient du travail à ceux qui n’ont que leurs bras, leurs compétences ou leur temps à proposer. De l’autre se trouveraient donc les salariés, heureux bénéficiaires de cette providence économique, auxquels on aurait accordé un emploi, un revenu et, finalement, les moyens de vivre.


Le patron devient alors une sorte de bienfaiteur. Celui qui donne du travail, donc celui auquel il faudrait être reconnaissant.


Et c’est précisément cette représentation qu’il faut remettre en cause.

Parce qu’un emploi n’est pas un cadeau.

Un salaire n’est pas une aumône.

Et embaucher quelqu’un n’est pas un acte de charité.


Personne n’embauche par générosité


Lorsqu’une entreprise recrute un salarié, elle ne le fait généralement pas pour améliorer sa situation personnelle. Elle le fait parce qu’elle a besoin de son travail.


Elle a besoin d’une personne pour produire, vendre, transporter, concevoir, réparer, administrer, nettoyer, accueillir, programmer, soigner, conseiller ou organiser.


L’embauche répond donc d’abord à un besoin économique.


Cela paraît évident lorsqu’on le dit ainsi, mais notre vocabulaire finit parfois par nous le faire oublier. L’expression « donner du travail » donne l’impression que le mouvement va dans un seul sens : l’entreprise posséderait quelque chose qu’elle accepterait généreusement de transmettre au salarié.


Or ce n’est pas ce qui se passe.


L’employeur dispose de moyens de production, directement ou par l’intermédiaire de l’entreprise : du capital, des locaux, des machines, des logiciels, des brevets, une organisation, des financements. Mais ces moyens ne produisent généralement rien tout seuls. Pour les utiliser, les faire fonctionner et créer des biens ou des services, il faut du travail humain.


Le salarié, de son côté, possède quelque chose dont l’entreprise a besoin : ses compétences, son savoir-faire, son temps et sa force de travail.


C’est précisément pour obtenir cette force de travail que l’entreprise verse un salaire.


Autrement dit, l’employeur ne donne pas du travail au salarié : il achète son travail parce qu’il en a besoin. Et le salarié ne reçoit pas gratuitement un salaire : il apporte en échange une contribution à la production.


Nous ne sommes donc pas dans une relation de charité, mais dans une relation économique.


Une entreprise ne produit pas toute seule


Prenons une usine.


Elle peut posséder les bâtiments les plus modernes, des machines extrêmement coûteuses et des millions d’euros de capital. Si personne ne vient y travailler, elle ne produit rien.


Prenons un restaurant. Sans cuisiniers, serveurs, plongeurs ou personnel d’entretien, les cuisines et les tables ne suffisent pas à servir un seul repas.


Un hôpital sans médecins, infirmiers, aides-soignants, agents administratifs et personnels techniques n’est qu’un bâtiment rempli de matériel.


Une entreprise informatique sans développeurs, techniciens, commerciaux ou designers ne peut pas simplement demander aux ordinateurs de produire spontanément des logiciels.


Le capital est donc essentiel dans une grande partie de l’économie. Mais le travail l’est tout autant.


La production repose précisément sur leur combinaison.


C’est d’ailleurs l’un des premiers mécanismes que l’on enseigne en économie : pour produire, les organisations combinent généralement des facteurs de production, notamment du travail et du capital.


Il devient alors étrange de raconter cette relation comme si l’un des deux facteurs faisait une faveur à l’autre.


On entend régulièrement qu’un grand entrepreneur « fait vivre 10 000 salariés ». Mais pourquoi ne dit-on jamais que 10 000 salariés permettent aussi chaque jour à son entreprise de fonctionner, de produire et de valoriser le capital qui y a été investi ?

Les deux propositions décrivent pourtant la même réalité sous deux angles différents.


La différence est politique autant que linguistique.


Dans la première formulation, le patron apparaît comme celui qui donne et le salarié comme celui qui reçoit.

Dans la seconde, on comprend que chacun apporte quelque chose à l’activité productive.


Le mythe de l’homme qui crée tout seul


Notre manière de raconter l’histoire des entreprises renforce encore cette vision.


Une entreprise réussit : nous retenons le nom de son fondateur.

Elle devient mondiale : nous racontons la vie de son dirigeant.

Elle emploie 100 000 personnes : nous expliquons parfois qu’un seul homme a « créé 100 000 emplois ».

Puis sa fortune atteint plusieurs milliards et nous présentons cette richesse comme la conséquence presque naturelle de son génie individuel.


Mais aucune grande entreprise n’est l’œuvre d’un individu solitaire.


Derrière chaque réussite économique se trouvent des milliers de personnes qui ont travaillé, inventé, amélioré, transporté, vendu, organisé et produit.


Il y a des ingénieurs qui ont conçu les produits, des ouvriers qui les ont fabriqués, des logisticiens qui les ont transportés, des commerciaux qui les ont vendus, des comptables qui ont suivi les finances, des techniciens qui ont entretenu les équipements et des employés qui ont assuré chaque jour le fonctionnement de l’organisation.


Il y a également tout ce que l’entreprise n’a pas produit elle-même mais dont elle bénéficie : des routes, des infrastructures, des salariés formés par le système éducatif, une monnaie stable, des institutions, une justice capable de faire respecter les contrats, des réseaux de communication, de la recherche publique et une multitude de connaissances accumulées au cours des générations précédentes.


L’entrepreneur peut évidemment jouer un rôle décisif dans cet ensemble. Il peut avoir l’idée initiale, prendre des risques, mobiliser du capital, organiser la production ou faire des choix stratégiques particulièrement pertinents.


Reconnaître cela ne pose aucun problème.


Ce qui devient contestable, c’est le moment où l’on transforme une contribution importante en origine unique de toute la richesse produite.


Une entreprise est une œuvre collective.

Elle peut avoir un fondateur.

Elle ne possède jamais un seul créateur.


La reconnaissance ne doit pas aller dans un seul sens


Ce récit du patron bienfaiteur serait presque anecdotique s’il n’avait aucune conséquence.


Mais les mots que nous utilisons façonnent notre manière de penser les relations économiques.


Si un employeur vous « donne » votre emploi, une forme de dette morale s’installe.

Il faudrait être reconnaissant d’avoir été embauché. Reconnaissant de recevoir un salaire. Reconnaissant que l’entreprise soit installée ici plutôt qu’ailleurs.


Et cette gratitude implicite peut rapidement servir à délégitimer toute revendication.

Une augmentation de salaire ? Il faudrait déjà être heureux d’avoir un travail.

De meilleures conditions de travail ? Il ne faudrait tout de même pas décourager ceux qui embauchent.

Une meilleure répartition des bénéfices ? Attention à ne pas faire fuir les investisseurs.

Une fiscalité plus importante sur les plus hauts revenus ou les patrimoines les plus élevés ? Surtout pas : ce sont eux qui « font vivre les autres ».


La relation économique finit ainsi par être racontée comme une relation entre un généreux donateur et un bénéficiaire qui devrait se montrer raisonnable.


Pourtant, l’entreprise a elle aussi besoin des salariés.

Et elle a parfois énormément besoin d’eux.


Lorsqu’une entreprise cherche désespérément des ingénieurs, des médecins, des serveurs, des artisans ou des informaticiens, personne ne songe à expliquer que les travailleurs font preuve d’une immense générosité en acceptant de mettre leurs compétences à sa disposition.


On parle alors de « pénurie de main-d’œuvre », de « métiers en tension » ou de « difficultés de recrutement ».

Curieusement, lorsqu’il devient évident que l’entreprise dépend des travailleurs, notre vocabulaire change.


Un contrat, pas une faveur


Le contrat de travail permet justement de rappeler la véritable nature de la relation.


Un salarié s’engage à effectuer un travail pour un employeur en échange d’une rémunération. Dans le salariat, cette relation comporte en outre un lien de subordination : l’employeur dispose d’un pouvoir de direction et organise le travail dans le cadre prévu par le droit.


Nous ne sommes donc même pas face à une simple collaboration entre deux individus parfaitement égaux.


Le pouvoir économique est souvent asymétrique.

L’un possède ou contrôle les moyens de production ; l’autre dépend généralement de son salaire pour vivre.


C’est précisément pour cette raison que le droit du travail existe : parce que le contrat ne suffit pas toujours à garantir un équilibre réel entre les parties.


Cette asymétrie rend encore plus étrange le discours consistant à demander au salarié de se montrer reconnaissant envers celui qui l’emploie.

Le salarié fournit déjà quelque chose en échange de son salaire. Son travail.

Et ce travail contribue à créer de la richesse.

Il n’a donc aucune dette morale particulière envers son employeur.


Il doit respecter son contrat et accomplir son travail. L’employeur, de son côté, doit respecter le sien, rémunérer le travail et assurer les conditions prévues par la loi.


C’est cela, une relation contractuelle.


Nous avons besoin d’entreprises. Pas nécessairement de patrons providentiels.


Dire tout cela ne revient pas à nier la fonction de l’entreprise ni celle de l’entrepreneur.


Une économie a besoin d’investissements. Elle a besoin de personnes capables de lancer des projets, d’organiser la production, de prendre des décisions, de coordonner le travail et parfois d’assumer des risques importants.


Mais il faut distinguer les fonctions économiques des formes particulières d’organisation dans lesquelles nous avons pris l’habitude de les exercer.


Nous avons besoin d’investissement.

Cela ne signifie pas que l’investisseur doive nécessairement disposer de tout le pouvoir.


Nous avons besoin d’organisation.

Cela ne signifie pas qu’une entreprise doive nécessairement être dirigée de manière verticale par un propriétaire unique.


Nous avons besoin de décisions.

Cela ne signifie pas que les salariés doivent en être systématiquement exclus.


Il existe des coopératives, des mutuelles, des entreprises publiques, des associations, des sociétés appartenant en partie ou totalement à leurs salariés et de nombreuses autres formes d’organisation productive.


On pourrait donc parfaitement imaginer une économie sans la figure traditionnelle du grand patron propriétaire.


En revanche, il est beaucoup plus difficile d’imaginer une économie sans travailleurs.


Cette distinction permet de sortir d’une confusion permanente entre trois choses pourtant différentes : le capital, l’entreprise et le patron.


Elles ne sont pas synonymes.


La véritable question vient après


Une fois débarrassé du récit du bienfaiteur, le débat économique devient beaucoup plus intéressant.


Une entreprise produit de la richesse grâce à la combinaison du capital, du travail, de l’organisation, de connaissances accumulées et d’infrastructures qui dépassent largement ses propres frontières.


La vraie question n’est donc pas de savoir à qui nous devons dire merci.


Elle est de savoir comment la richesse produite collectivement doit être répartie.


Quelle part doit rémunérer le travail ?

Quelle part doit financer les investissements futurs ?

Quelle part peut rémunérer le capital et le risque pris ?

Quelle part doit revenir à la collectivité qui fournit les infrastructures, les institutions et les services publics nécessaires à l’activité économique ?

Quelle place doivent avoir les salariés dans les décisions d’une entreprise qu’ils font vivre quotidiennement ?


Voilà des questions politiques et économiques sérieuses.


Elles peuvent donner lieu à des désaccords parfaitement légitimes.

Mais au moins partent-elles d’une description plus juste de la réalité.


Car les grandes fortunes ne distribuent pas généreusement du travail au reste de la population.

Les salariés ne vivent pas aux crochets des entrepreneurs.

Et les entrepreneurs ne vivent pas davantage indépendamment de ceux qu’ils emploient.


Une économie repose sur des interdépendances.

Certains apportent du capital. D’autres leur travail. D’autres encore des connaissances, des infrastructures, des institutions ou des services.

Tous participent, de différentes manières, à la création de richesse.


Alors cessons de raconter que quelques-uns « font vivre » tous les autres.


Un patron peut créer une entreprise, prendre des risques, investir et avoir du talent. Il peut mériter le respect, parfois même l’admiration.

Mais il ne nourrit pas ses salariés.


Il les paie parce qu’il a besoin de leur travail, comme eux ont besoin de leur salaire.


Et s’il faut vraiment parler de ceux qui « font vivre » l’entreprise, alors regardons un peu moins souvent celui dont le nom est inscrit tout en haut de l’organigramme.


Regardons aussi tous ceux qui, chaque matin, en franchissent la porte.

 
 
 

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