La République ne verbalise pas les consciences

Le Rassemblement national vient de franchir une ligne rouge.
Jean-Philippe Tanguy a confirmé que son parti entendait, s’il arrivait au pouvoir en 2027, interdire le port du voile islamique dans l’espace public et infliger une amende aux femmes qui continueraient à le porter. Pour banaliser cette mesure, le député est même allé jusqu’à comparer la sanction envisagée à celle que reçoit un automobiliste qui ne met pas sa ceinture de sécurité.
Cette comparaison est aussi absurde que révélatrice. La ceinture de sécurité répond à un risque matériel objectivement établi ; le voile relève d’une conviction, d’une tradition, d’une identité ou d’un choix personnel, parfois libre, parfois contraint, souvent plus complexe que ne le prétendent ceux qui veulent parler à la place des femmes concernées. Dans tous les cas, il ne peut être réduit à une simple infraction vestimentaire.
Derrière le mot apparemment anodin d’« amende », il faut donc regarder la réalité de la proposition : le RN veut donner à la police le pouvoir d’arrêter une femme dans la rue, de contrôler sa tenue et de la sanctionner en raison du signe religieux qu’elle porte.
Ce n’est pas une mesure de laïcité. C’est l’instauration d’une police du vêtement.
Détourner la laïcité pour mieux exclure
La laïcité impose la neutralité à l’État, à ses institutions et à ses agents. Elle n’impose pas aux citoyens de dissimuler leurs convictions dès qu’ils sortent de chez eux. Dans l’espace public, chacun demeure libre de porter une croix, une kippa, un turban, un voile ou tout autre signe manifestant une appartenance religieuse, à condition de ne pas troubler l’ordre public. Le ministère de l’Intérieur le rappelle lui-même dans sa présentation officielle de la laïcité dans l’espace public.
La loi interdit déjà la dissimulation du visage et encadre le port de signes religieux dans certaines situations précises, notamment pour les agents du service public ou les élèves des établissements scolaires publics. Mais une femme qui porte un foulard laissant son visage découvert ne dissimule pas son identité et ne trouble pas l’ordre public par sa seule présence. Dans la rue, elle n’est ni une fonctionnaire en exercice ni une représentante de l’État : elle est une citoyenne, et elle n’a pas à être religieusement neutre.
Confondre le service public avec l’espace public revient à transformer l’ensemble de la société en une immense administration dans laquelle chacun devrait effacer les signes visibles de ses convictions. Or la rue n’appartient pas à l’État. Elle appartient à tous ceux qui la traversent, quelles que soient leur religion, leur origine, leur apparence ou leur manière de vivre.
Cette confusion n’est pas seulement juridique. Elle révèle le projet idéologique du RN : détourner la laïcité, conçue comme un principe de liberté et de coexistence, pour en faire un instrument de contrôle visant presque exclusivement les musulmans.
La laïcité n’a jamais signifié l’interdiction de croire, pas davantage que l’interdiction d’être vu en train de croire. Elle garantit la liberté de conscience et permet à des personnes de convictions différentes de vivre ensemble sous la protection d’un État qui n’en privilégie aucune. Avec cette proposition, le RN en inverse complètement la logique : l’État ne serait plus neutre afin que les citoyens soient libres ; il utiliserait son pouvoir pour obliger certains citoyens à devenir invisibles.
Libérer les femmes en les punissant ?
Pour justifier sa proposition, le RN prétend agir « en solidarité » avec les femmes contraintes de porter le voile dans certains pays. L’argument pourrait sembler généreux s’il ne conduisait pas à une contradiction fondamentale : depuis quand libère-t-on une femme en décidant à sa place de la manière dont elle doit s’habiller ?
Lorsqu’une femme est forcée de porter le voile, il faut combattre la contrainte et lui donner les moyens de s’en libérer. Lorsqu’une femme est forcée de l’enlever, il faut combattre cette contrainte avec la même détermination. La liberté ne consiste pas à remplacer une obligation religieuse par une interdiction étatique. Un régime qui impose le voile et un gouvernement qui en impose le retrait utilisent des moyens opposés pour défendre un même principe : le corps des femmes ne leur appartiendrait pas pleinement.
Le RN ne propose donc pas de rendre leur liberté aux femmes musulmanes. Il propose de soumettre leur apparence au contrôle de l’État. Il ne leur reconnaît ni la capacité de penser ni celle de choisir leur manière de vivre, puisqu’il affirme savoir mieux qu’elles ce qui doit les libérer et prévoit de les punir lorsqu’elles refusent cette prétendue émancipation.
Quelle étrange conception de la liberté que celle qui commence par un contrôle de police et se termine par une contravention.
Cette mesure serait également discriminatoire dans son intention comme dans ses effets. Le RN ne propose pas une réflexion générale sur la visibilité de toutes les religions dans l’espace public. Il désigne un vêtement précis, associé à une religion précise et porté par une catégorie précise de la population : les femmes musulmanes.
La Cour européenne des droits de l’homme rappelle pourtant que le port de vêtements ou de symboles religieux dans les lieux publics relève, en principe, de la liberté de religion protégée par l’article 9 de la Convention européenne. Elle distingue clairement le voile laissant apparaître le visage des tenues qui le dissimulent intégralement et considère que seules des circonstances exceptionnelles peuvent justifier l’interdiction de signes religieux dans les rues, les places ou les parcs. La jurisprudence européenne est explicite sur ce point.
La proposition du RN ne sanctionnerait donc pas un acte dangereux, une violence ou un trouble à l’ordre public. Elle sanctionnerait une appartenance religieuse rendue visible.
Aujourd’hui le voile, et demain ?
Lorsqu’un parti politique propose de punir des citoyens non pour ce qu’ils font, mais pour ce qu’ils donnent à voir de leur identité, il devient légitime de se demander jusqu’où peut aller cette logique.
Après avoir interdit le voile dans la rue, faudra-t-il exclure les femmes qui le portent de certains emplois, de certaines universités, de certaines associations ou de certains lieux publics ? Faudra-t-il établir une liste officielle des vêtements suspects, mesurer la taille des croix, contrôler les couvre-chefs ou demander aux policiers de déterminer, au coin d’une rue, si un morceau de tissu relève de la religion, de la culture ou de la mode ?
Une fois admis le principe selon lequel l’État peut identifier une population par son apparence et restreindre ses droits en raison de cette identité visible, où place-t-on la limite ? Faudra-t-il un jour demander aux musulmans de porter un croissant jaune sur leurs vêtements pour être immédiatement reconnaissables ? Leur interdire certains métiers, certains quartiers ou certains lieux ?
La référence aux années 1940 doit évidemment être maniée avec gravité. La France d’aujourd’hui n’est pas celle de Vichy et une amende pour le port du voile n’équivaut ni aux lois antisémites, ni aux persécutions, ni aux déportations, ni à l’extermination des Juifs d’Europe. Établir une équivalence entre ces réalités serait historiquement faux et moralement indécent.
Mais respecter l’histoire ne signifie pas renoncer à entendre ses avertissements.
Les politiques de persécution ne commencent pas par leur stade ultime. Elles commencent par des discours qui présentent une minorité comme un problème collectif. Elles progressent lorsque l’on transforme une religion en menace, lorsque l’on habitue la société à distinguer les citoyens pleinement légitimes de ceux qui devraient se cacher, puis lorsque cette distinction entre progressivement dans le droit.
L’histoire ne se répète jamais à l’identique, mais elle nous apprend à reconnaître certains mécanismes : la désignation d’un groupe, sa stigmatisation, la restriction progressive de ses libertés et, surtout, l’accoutumance de tous les autres.
La question n’est donc pas de prétendre que nous serions déjà revenus en 1940. Elle est de comprendre pourquoi certains responsables politiques semblent si déterminés à remettre en mouvement les premiers rouages d’une mécanique dont nous connaissons les dangers.
Une menace qui dépasse les seules femmes musulmanes
Certains se rassureront peut-être en pensant que cette proposition ne les concerne pas. Ils ne sont pas musulmans, ne portent pas le voile et n’auraient donc, en apparence, rien à craindre. Ce raisonnement est dangereux, car une liberté fondamentale ne disparaît jamais uniquement pour la population que l’on visait au départ.
Lorsqu’un gouvernement s’accorde le droit de déterminer quelle tenue, quelle conviction ou quelle identité peut apparaître dans la rue, il crée un précédent qui menace chacun. Aujourd’hui, il prétend décider de la manière dont une femme musulmane doit s’habiller. Demain, au nom d’une autre croisade morale ou identitaire, l’État pourra réglementer d’autres convictions, d’autres apparences et d’autres manières de vivre.
La liberté ne se défend pas seulement lorsqu’elle protège des choix qui nous ressemblent. Elle se défend précisément lorsqu’elle protège des choix que nous ne ferions pas nous-mêmes.
Nous pouvons critiquer le voile, débattre de sa signification religieuse, sociale ou politique, dénoncer les pressions qui conduisent certaines femmes à le porter contre leur volonté et protéger celles qui souhaitent l’enlever. Cependant, une République réellement attachée à la liberté doit défendre avec la même détermination celles qui font le choix de le porter.
Elle n’a pas à approuver leurs convictions. Elle doit garantir leur droit à les avoir.
La ligne rouge
Cette proposition franchit une ligne rouge sur la laïcité, puisqu’elle détourne un principe de liberté pour en faire un instrument de répression.
Elle franchit une ligne rouge sur la République, puisqu’elle rompt l’égalité entre les citoyens et désigne une population particulière à la surveillance policière.
Elle franchit une ligne rouge sur le respect, puisqu’elle réduit des millions de personnes à une identité supposée incompatible avec la France.
Elle franchit enfin une ligne rouge sur la dignité, puisqu’elle considère que le corps et les vêtements des femmes musulmanes peuvent devenir l’objet d’une sanction publique.
La République ne demande pas aux citoyens de se ressembler. Elle leur permet de vivre ensemble malgré leurs différences. Elle ne choisit pas les bonnes religions et les mauvaises, les apparences acceptables et les identités suspectes. Elle ne contrôle pas les consciences et ne verbalise pas les convictions.
Ce que propose le RN n’est pas la défense de la République, mais l’installation progressive d’une République conditionnelle, dans laquelle certains seraient pleinement libres tandis que d’autres devraient dissimuler une partie d’eux-mêmes pour avoir le droit de marcher tranquillement dans la rue.
Il ne faut pas attendre la prochaine interdiction pour réagir, ni laisser l’exception devenir une habitude avant de découvrir que l’habitude est devenue un système. Les libertés ne disparaissent pas toujours brutalement. Elles peuvent aussi reculer amende après amende, interdiction après interdiction, population après population, sous les applaudissements de ceux qui pensent ne jamais être concernés.
La ligne rouge vient d’être franchie. Il nous appartient désormais de refuser d’aller plus loin.
Parce que la France n’a pas besoin d’un retour de l'Histoire.
Elle a besoin de rester fidèle à la promesse qu’elle adresse à chacun de ses citoyens : la liberté, l’égalité et la fraternité, sans distinction d’origine ou de religion.



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