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La virilité est en voie de disparition… et c’est tant mieux

Photo du rédacteur: dylan rocque
dylan rocque
5 sept.
8 min de lecture

On l’entend parfois comme une inquiétude, presque comme le symptôme d’un déclin.


Les hommes ne seraient plus vraiment des hommes. Ils seraient devenus trop sensibles, trop hésitants, trop doux. Ils ne sauraient plus séduire, protéger, décider, s’imposer. À force de féminisme, d’égalité entre les sexes et de remise en question des rôles traditionnels, notre société aurait affaibli la masculinité. Elle fabriquerait désormais des hommes qui doutent, qui parlent de leurs émotions, qui refusent parfois la compétition, qui ne veulent plus nécessairement être dominants ou conquérants.


Alors oui, peut-être que la virilité est en voie de disparition.

Et c’est tant mieux.


À condition, évidemment, de savoir de quelle virilité nous parlons.


Il ne s’agit pas de condamner tout ce qui peut être associé au masculin, ni d’expliquer aux hommes ce qu’ils devraient devenir à la place de ce qu’ils sont. Le problème n’est ni la force, ni le courage, ni la protection, ni la compétition, ni même certaines formes traditionnelles de masculinité lorsqu’elles sont librement choisies. Il apparaît lorsque ces caractéristiques cessent d’être des possibilités pour devenir des obligations.


Car si être un homme signifie devoir être fort en permanence, ne jamais pleurer, ne jamais avoir peur, toujours savoir quoi faire, toujours prendre l’initiative, toujours maîtriser la situation, supporter seul ses difficultés, séduire, réussir, protéger et ne jamais montrer de faiblesse, alors cette virilité n’est pas une liberté.


Elle est une contrainte.

Et cette contrainte commence très tôt.


Dès l’enfance, nous traçons encore trop souvent une frontière invisible entre ce qu’un garçon peut être et ce qu’il ne devrait surtout pas devenir. Il peut courir, grimper, crier, se battre ou prendre des risques, mais il vaut mieux qu’il ne soit pas trop fragile. Il peut exprimer sa colère avec une certaine indulgence, alors que ses larmes suscitent parfois davantage d’embarras. Il peut aimer la compétition, les voitures ou les super-héros sans que personne ne s’en étonne, mais certains de ses goûts deviennent immédiatement suspects dès qu’ils sont considérés comme trop féminins.


Derrière des phrases en apparence anodines — « sois un homme », « ne pleure pas », « défends-toi », « ne te laisse pas faire », « arrête de faire ta fille » — se transmet alors une idée beaucoup plus profonde : un garçon doit apprendre à prouver qu’il mérite pleinement d’être considéré comme un homme.


Et c’est peut-être là l’un des grands paradoxes de la virilité traditionnelle. Elle se présente comme l’expression de la force alors qu’elle repose souvent sur la peur permanente de ne pas être suffisamment masculin.


Pourquoi faudrait-il surveiller à ce point sa manière de parler, de marcher, de s’habiller, d’aimer, de toucher ses amis, de prendre soin de son apparence ou d’exprimer ses émotions si la masculinité était réellement une identité solide ?

Pourquoi certains hommes ressentiraient-ils leur valeur menacée par le simple fait d’adopter un comportement considéré comme féminin ?


Un homme véritablement libre ne devrait pas avoir à démontrer sa masculinité à chaque instant. Il devrait simplement pouvoir être lui-même.


Quand la masculinité devient une performance


Pendant longtemps, notre société n’a pas seulement encouragé certains comportements masculins : elle les a valorisés et parfois récompensés.


L’homme qui prend des risques est courageux. Celui qui impose facilement sa voix peut être perçu comme charismatique. Celui qui privilégie sa carrière est ambitieux. Celui qui multiplie les conquêtes amoureuses peut gagner en prestige auprès de certains de ses pairs. Celui qui ne montre jamais ses difficultés est considéré comme solide.


Pris séparément, aucun de ces comportements n’est nécessairement problématique. Ils le deviennent lorsque leur accumulation définit un idéal auquel chacun devrait se conformer.


Car l’homme qui ne doit jamais montrer de faiblesse apprend aussi à cacher sa souffrance. Celui qui doit constamment s’imposer peut avoir du mal à écouter. Celui qui pense devoir toujours séduire peut finir par considérer le refus comme une humiliation. Celui qui doit protéger tout le monde peut devenir incapable d’accepter d’être lui-même aidé.


La virilité cesse alors d’être une identité pour devenir une performance.


Et cette performance ne se joue pas seulement dans les rapports entre les hommes et les femmes. Elle organise aussi une compétition permanente entre les hommes eux-mêmes.


Qui est le plus fort ? Qui réussit le mieux ? Qui gagne le plus d’argent ? Qui a le plus de partenaires ? Qui impressionne le plus ? Qui supporte le mieux la douleur ? Qui recule le moins ? Qui parvient toujours à « sauver la face » ?


Cette compétition paraît caricaturale lorsqu’elle est formulée ainsi. Pourtant, elle continue de traverser certaines familles, certains groupes d’amis, certaines entreprises, les terrains de sport, les réseaux sociaux et de nombreux espaces de sociabilité masculine.


La domination masculine n’est donc pas seulement un système dont les femmes subissent les conséquences. Elle produit également une hiérarchie entre les hommes eux-mêmes, valorisant ceux qui se rapprochent le plus de l’idéal viril et sanctionnant ceux qui s’en éloignent.


Les hommes jugés trop sensibles, trop efféminés, trop fragiles ou simplement différents l’ont longtemps appris à leurs dépens.


Le piège masculiniste


Face à la transformation des rapports entre les femmes et les hommes, une réaction opposée s’est développée : le masculinisme.


Il faut ici distinguer la simple réflexion sur les difficultés spécifiques vécues par les hommes — qui est légitime et nécessaire — d’une idéologie qui interprète l’émancipation des femmes comme une menace pour eux.


Dans cette vision du monde, l’égalité entre les sexes ne serait pas une progression collective, mais un jeu à somme nulle : ce que les femmes gagneraient, les hommes le perdraient.


L’autonomie économique des femmes deviendrait une menace pour le rôle traditionnel du pourvoyeur. Leur liberté sexuelle remettrait en cause les codes anciens de la séduction. Leur indépendance affective rendrait les hommes inutiles. Le partage des responsabilités familiales détruirait les différences entre les sexes. Le féminisme serait allé « trop loin » et il faudrait restaurer une masculinité prétendument authentique.


D’où le retour, dans certains discours, d’une figure fantasmée de « l’homme véritable » : dominant, conquérant, autoritaire, maître de ses émotions, économiquement puissant, sexuellement performant et naturellement destiné à occuper une position centrale.


Mais ce modèle n’est pas une renaissance.

C’est une nostalgie.


La nostalgie d’un monde dans lequel chacun connaissait sa place parce que les rôles étaient beaucoup plus rigides. L’homme devait travailler, protéger, décider et pourvoir aux besoins matériels du foyer. La femme devait s’occuper davantage des enfants, du domicile et du travail relationnel et familial.


Cette organisation avait peut-être l’avantage apparent de la simplicité.

Mais une société n’est pas juste simplement parce que les rôles y sont clairement distribués. Elle est juste lorsque chacun peut choisir le sien.


La virilité traditionnelle fait aussi souffrir les hommes


Le système patriarcal a historiquement accordé davantage de pouvoir aux hommes. Le rappeler est indispensable. Mais reconnaître cet avantage structurel ne signifie pas affirmer que chaque homme bénéficie individuellement de toutes les normes qui accompagnent cette domination.


Certaines d’entre elles les enferment également.


Un homme auquel on apprend que sa valeur dépend de sa capacité à subvenir financièrement aux besoins de sa famille peut vivre le chômage comme une remise en cause profonde de son identité.


Un père auquel on a appris que son rôle principal consiste à travailler et à protéger matériellement sa famille peut passer à côté d’une part importante de sa relation quotidienne avec ses enfants.


Un garçon qui comprend que la colère est une émotion acceptable mais que la peur ou la tristesse le sont beaucoup moins risque de devenir un adulte incapable d’exprimer sa souffrance autrement que par le silence, la fuite ou l’agressivité.


Un homme auquel on répète qu’il doit toujours être sexuellement disponible et performant peut finir par transformer l’intimité en examen permanent de sa masculinité.


Et celui auquel on apprend qu’il doit résoudre seul ses difficultés peut considérer la demande d’aide comme une forme d’échec.


Nous devrions alors poser une question très simple : qu’avons-nous réellement gagné à apprendre à des générations entières d’hommes que la vulnérabilité était incompatible avec leur dignité ?


La remise en cause de la virilité traditionnelle n’est donc pas nécessairement une guerre contre les hommes. Elle peut au contraire constituer l’une de leurs grandes libérations.


Être un homme sans avoir à le prouver


Déconstruire les normes viriles ne signifie pas fabriquer un nouveau modèle auquel tous les hommes devraient cette fois se conformer.


Ce serait reproduire exactement le même mécanisme.


Il ne s’agit pas de remplacer l’homme viril par l’homme sensible, pas davantage que de déclarer soudainement suspect tout goût traditionnellement associé au masculin.


Un homme peut aimer le football, la mécanique, la compétition, la musculation ou les vêtements sobres. Un autre peut aimer danser, cuisiner, prendre soin de son apparence, se maquiller ou parler longuement de ses émotions. Certains seront extravertis, d’autres réservés ; certains voudront devenir pères, d’autres non ; certains se reconnaîtront profondément dans une masculinité traditionnelle, d’autres beaucoup moins.


Aucune de ces manières d’être ne devrait déterminer leur valeur.


Car l’égalité ne consiste pas à abolir toutes les différences.

Elle consiste à empêcher que ces différences deviennent des obligations.


Le problème n’est pas qu’un homme souhaite protéger sa famille. Il commence lorsqu’on lui explique qu’un homme qui ne correspond pas à ce rôle serait moins digne d’être considéré comme tel.

Le problème n’est pas qu’une femme choisisse de consacrer davantage de temps à ses enfants. Il apparaît lorsqu’on affirme que cette responsabilité lui reviendrait naturellement parce qu’elle est une femme.


Le problème n’est donc pas l’existence de comportements masculins ou féminins.

Le problème est la transformation de tendances sociales, de préférences personnelles ou d’héritages culturels en destins obligatoires.


Une autre masculinité est déjà en train d’apparaître


Quelque chose change pourtant.


Progressivement, parfois maladroitement, les frontières deviennent moins rigides.


Des pères revendiquent davantage de temps avec leurs enfants. Des hommes parlent plus ouvertement de santé mentale. Certains refusent les comportements sexistes de leur propre groupe d’amis. Des couples cherchent une répartition plus équilibrée des responsabilités domestiques et parentales. Des garçons grandissent avec davantage de modèles masculins possibles.


Et surtout, une idée commence à s’imposer : aucune de ces évolutions ne retire quoi que ce soit aux hommes.

Écouter une femme ne diminue pas leur autorité.

Respecter un refus ne diminue pas leur pouvoir de séduction.

Partager les tâches domestiques ne diminue pas leur masculinité.

Prendre soin d’un enfant ne diminue pas leur ambition.

Consoler un ami ne diminue pas leur force.

Pleurer ne diminue pas leur dignité.

Reconnaître une erreur ne diminue pas leur intelligence.

Demander de l’aide ne diminue pas leur valeur.


Peut-être est-ce cela qui est réellement en train de disparaître : non pas les hommes, non pas la masculinité, mais l’idée qu’il n’existerait qu’une seule manière correcte d’être un homme.


Et cette disparition peut évidemment inquiéter. Lorsque les anciennes normes étaient extrêmement fortes, elles avaient au moins un mérite : elles fournissaient un mode d’emploi. On savait ce qu’un homme était supposé devenir.


Aujourd’hui, lorsque ces règles perdent de leur évidence, chacun doit davantage construire sa propre identité.

C’est plus incertain.

Mais c’est aussi beaucoup plus libre.


La force de ne plus avoir besoin de dominer


La masculinité de demain ne sera peut-être pas moins forte.


Elle pourrait simplement être assez forte pour ne plus craindre la douceur.

Assez sûre d’elle-même pour ne pas avoir besoin de domination.

Assez confiante pour ne pas considérer l’égalité comme une menace.

Assez mature pour comprendre qu’un homme ne perd rien lorsqu’une femme devient son égale.

Assez libre, enfin, pour permettre à chacun de construire sa propre manière d’être un homme.


Alors oui.

La virilité est peut-être en voie de disparition.


Du moins cette virilité inquiète, rigide et compétitive qui oblige constamment les hommes à se surveiller eux-mêmes et à surveiller les autres ; celle qui leur apprend à dissimuler certaines émotions, à fuir tout ce qui pourrait être associé au féminin et à considérer parfois la domination comme une preuve de valeur.


Si c’est cette virilité qui disparaît, nous ne devrions pas la regretter.


Car il ne s’agit pas de construire une société dans laquelle les hommes seraient moins masculins. Il s’agit de construire une société dans laquelle ils seraient davantage libres.


Libres d’être forts sans devoir l’être constamment.

Libres d’être vulnérables sans être humiliés.

Libres de protéger et libres d’être protégés.

Libres d’aimer comme ils le souhaitent, de devenir les pères qu’ils veulent être ou de ne jamais le devenir.

Libres d’exprimer leurs émotions, de demander de l’aide, de prendre soin des autres et de prendre soin d’eux-mêmes.

Libres, surtout, de ne plus passer leur vie à prouver qu’ils sont suffisamment hommes.


Peut-être qu’un jour, nous cesserons enfin de demander à un garçon s’il est assez viril.

Nous nous demanderons plutôt s’il est heureux, s’il respecte les autres, s’il sait se respecter lui-même et s’il dispose de suffisamment de liberté pour devenir l’homme qu’il souhaite être.


Ce jour-là, une certaine virilité aura effectivement disparu.

Et nous n’aurons rien perdu.


Nous aurons simplement gagné des hommes plus libres, des femmes plus libres et une société dans laquelle personne n’aura plus besoin de se conformer à un rôle imposé pour avoir le droit d’être pleinement soi-même.

 
 
 

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