Pardon

Aujourd’hui, je voudrais prononcer un mot simple. Un mot qui ne réparera rien à lui seul, qui n’effacera aucune violence, aucune humiliation, aucune peur, aucun renoncement. Un mot qui ne peut pas solder des siècles d’inégalités, mais qui peut au moins marquer une reconnaissance et, surtout, une volonté.
Ce mot, c’est : pardon.
Pardon, au nom des hommes.
Je sais pourtant ce que cette phrase peut avoir d’imparfait. Aucun homme ne peut réellement parler au nom de tous les autres, pas plus qu’il ne peut demander pardon à la place de ceux qui ont commis des violences, de ceux qui les ont justifiées ou de ceux qui refusent encore de les reconnaître.
Et il faut préciser ce que signifie ici cette demande de pardon.
Elle n’est pas l’aveu d’une faute individuelle, consciente et volontaire que tous les hommes auraient commise. Tous les hommes ne sont pas violents. Tous ne sont pas misogynes. Tous n’ont pas consciemment cherché à dominer, à humilier ou à réduire les femmes.
Mais nous sommes tous nés dans une société façonnée par une histoire qui, pendant des siècles, a accordé davantage de pouvoir, de liberté et de légitimité aux hommes qu’aux femmes.
Reconnaître cela ne signifie pas se déclarer personnellement coupable de tout ce qui a précédé notre naissance. Cela signifie reconnaître l’existence d’un système dont nous avons hérité, comprendre qu’il continue parfois à produire des effets jusque dans nos comportements les plus ordinaires, et accepter notre responsabilité dans ce que nous choisissons d’en faire aujourd’hui.
Ces excuses ne sont donc pas une condamnation des hommes.
Elles sont la reconnaissance d’une histoire.
Et surtout, elles sont l’expression d’une volonté : celle de changer ce qui doit encore l’être.
Alors oui.
Pardon.
Pardon pour le patriarcat.
Pour toutes ces générations durant lesquelles des hommes ont décidé de ce que les femmes pouvaient apprendre, exercer, posséder, transmettre, dire ou devenir.
Pardon pour les siècles pendant lesquels il leur a fallu demander ce qui aurait dû leur appartenir naturellement : le droit de voter, de travailler librement, de disposer de leurs biens, de choisir leur vie, de maîtriser leur fécondité, de vivre sans dépendre juridiquement, économiquement ou socialement d’un homme.
Pardon parce que les lois ont parfois changé plus vite que les mentalités.
Et parce qu’après avoir obtenu l’égalité en droit, il a encore fallu conquérir l’égalité dans les faits.
Pardon pour toutes les fois où une parole a été moins entendue simplement parce qu’elle venait d’une femme.
Pour les idées ignorées, puis soudain considérées lorsqu’un homme les reprenait.
Pour les compétences qu’il a fallu démontrer davantage.
Pour les ambitions qualifiées d’excessives là où celles des hommes étaient considérées comme naturelles.
Pour celles que l’on a jugées trop autoritaires lorsqu’elles dirigeaient, trop froides lorsqu’elles décidaient, trop sensibles lorsqu’elles exprimaient leurs émotions.
Pardon pour cette contradiction permanente dans laquelle nous avons enfermé tant de femmes.
Soyez fortes, mais pas trop.
Ambitieuses, mais pas dominantes.
Indépendantes, mais disponibles.
Séduisantes, mais jamais provocantes.
Prenez soin de votre apparence, mais ne soyez pas superficielles.
Soyez de bonnes mères, tout en restant performantes au travail.
Réussissez, mais sans déranger.
Vieillissez, mais surtout sans avoir l’air de vieillir.
Pardon d’avoir demandé aux femmes de trouver un équilibre impossible entre des attentes qui, souvent, se contredisaient elles-mêmes.
Pardon aussi pour vos corps.
Parce que nous avons trop souvent agi comme s’ils appartenaient au regard collectif.
Comme si chacun pouvait les commenter, les évaluer, les classer.
Trop grosse.
Trop maigre.
Trop grande.
Trop petite.
Trop maquillée.
Pas assez féminine.
Trop sexy.
Pas assez séduisante.
Trop jeune pour savoir ce qu’elle veut.
Trop vieille pour être encore désirée.
Pardon pour cette surveillance permanente du corps des femmes, de leur apparence et de leurs vêtements.
Pardon pour les regards insistants.
Pour les remarques.
Pour les sifflements dans la rue.
Pour les gestes déplacés.
Pour les mains qui se sont permis ce qu’elles n’avaient aucun droit de prendre.
Pardon pour tous ces moments où l’on a cherché dans la tenue, dans l’attitude ou dans les choix d’une femme une justification au comportement d’un homme.
Pour toutes les victimes auxquelles on a demandé ce qu’elles portaient, combien elles avaient bu, pourquoi elles étaient sorties, pourquoi elles étaient seules, pourquoi elles n’étaient pas parties plus tôt, pourquoi elles n’avaient pas crié.
Comme si la première question devait porter sur ce qu’avait fait la femme, plutôt que sur ce qu’avait décidé de faire l’homme.
Pardon pour les insultes.
Pour tous ces mots que nos langues ont accumulés afin de juger une femme qui vit sa sexualité, affirme son caractère, refuse une avance, élève la voix ou simplement choisit de vivre autrement que ce que l’on attendait d’elle.
Pardon pour cette vieille règle implicite qui a si souvent valorisé chez les hommes les comportements mêmes que l’on reprochait aux femmes.
Pardon aussi pour la peur.
Cette peur que beaucoup d’hommes peuvent traverser toute une vie sans réellement connaître.
La peur d’entendre des pas derrière soi dans une rue vide.
La peur de rentrer seule la nuit.
La peur de laisser son verre sans surveillance.
La peur de devoir envoyer un message pour dire : « Je suis bien rentrée. »
La peur d’être suivie.
La peur qu’un refus soit mal accepté.
La peur qu’un sourire soit pris pour une invitation.
La peur parfois même de dire oui, puis de vouloir dire non.
Pardon parce qu’une part de la liberté des femmes a trop souvent dû s’organiser autour de l’éventualité de la violence masculine.
Et pardon, évidemment, pour les violences elles-mêmes.
Celles que l’on voit.
Les coups.
Les agressions.
Les viols.
Les féminicides.
Mais aussi celles qui restent derrière les portes fermées.
Celles qui ne laissent pas toujours de traces visibles.
Celles qui prennent la forme du contrôle, de l’humiliation, de la menace, de l’isolement, de la domination économique ou psychologique.
Celles que certaines femmes ont parfois mis des années à identifier elles-mêmes comme des violences.
Pardon à celles qui ont parlé et que nous n’avons pas crues.
À celles auxquelles nous avons demandé des preuves impossibles.
À celles dont nous avons scruté chaque contradiction plutôt que d’entendre la souffrance.
À celles qui se sont tues parce qu’elles connaissaient déjà les questions qu’on leur poserait.
Pardon pour toutes les fois où nous avons davantage protégé la réputation d’un homme que la sécurité d’une femme.
Pardon aussi pour les maisons.
Pour toutes ces générations de femmes qui ont travaillé sans que leur travail soit véritablement considéré comme tel.
Préparer les repas.
Faire les courses.
Nettoyer.
Laver.
Ranger.
S’occuper des enfants.
Accompagner les personnes âgées.
Prendre les rendez-vous.
Connaître les horaires.
Préparer les valises.
Acheter les cadeaux.
Penser aux vaccins, aux inscriptions, aux réunions, aux anniversaires, aux médicaments, aux vêtements devenus trop petits, aux repas de la semaine, aux démarches administratives et à cette multitude de détails minuscules qui permettent à une famille de fonctionner.
Pardon d’avoir considéré cela comme naturel.
Comme si les femmes étaient spontanément nées avec la responsabilité de penser à tout.
Pardon pour cette charge invisible qui consiste non seulement à faire, mais surtout à penser qu’il faut faire.
Pardon à toutes celles qui, après leur journée professionnelle, ont commencé en rentrant chez elles une seconde journée dont personne ne comptabilisait les heures.
Pardon également pour la maternité transformée en injonction.
À celles auxquelles on demande sans cesse quand elles auront des enfants.
À celles à qui l’on reproche d’en avoir trop tôt.
À celles que l’on juge lorsqu’elles en ont trop tard.
À celles qui n’en veulent pas et auxquelles on explique qu’elles changeront forcément d’avis.
À celles qui en veulent et ne peuvent pas en avoir.
À celles qui souhaitent se consacrer à leurs enfants et que l’on considère comme peu ambitieuses.
À celles qui poursuivent une carrière et auxquelles on demande si elles ne délaissent pas leur famille.
Pardon d’avoir si souvent transformé les choix les plus intimes des femmes en sujets de jugement collectif.
Pardon aux adolescentes qui apprennent encore trop tôt qu’être une fille signifie devoir faire attention.
Attention à sa tenue.
Attention à son trajet.
Attention à son verre.
Attention à la personne qui marche derrière elle.
Attention à son sourire.
Attention à ses mots.
Attention à son refus.
Attention à son corps.
Nous avons trop longtemps appris aux filles à se protéger des garçons sans apprendre suffisamment aux garçons à ne jamais devenir ceux dont les filles auraient besoin de se protéger.
Pardon pour cela aussi.
Et puis pardon pour toutes les choses qui peuvent sembler minuscules, mais qui finissent par construire une culture.
Les blagues que nous avons laissées passer.
Les remarques devant lesquelles nous avons souri pour éviter le conflit.
Les conversations dans lesquelles nous avons préféré nous taire.
Les amis que nous avons excusés parce que « ce n’était qu’une plaisanterie ».
Les comportements que nous avons minimisés parce que « ce n’était pas si grave ».
Les attitudes dont nous avons parfois eu conscience sans réellement les remettre en cause.
Car le patriarcat ne se manifeste pas uniquement dans les violences les plus spectaculaires.
Il existe aussi dans les habitudes.
Dans les réflexes.
Dans les attentes différentes que l’on place sur les garçons et sur les filles.
Dans les tâches que l’on distribue spontanément.
Dans les comportements que l’on tolère davantage chez les uns que chez les autres.
Dans les mots que l’on choisit.
Dans les silences aussi.
Et c’est précisément pour cela que ces excuses ne doivent jamais devenir une manière confortable de solder le passé.
Il serait trop facile de dire « pardon », de se féliciter d’avoir compris, puis de continuer exactement comme avant.
Une excuse qui ne transforme rien finit par n’être qu’un mot.
Alors derrière ce pardon, il doit y avoir un engagement.
Celui de regarder nos propres comportements avec davantage de lucidité.
Celui d’accepter parfois d’entendre une critique sans immédiatement chercher à nous défendre.
Celui de reprendre un ami lorsque ses paroles ou ses gestes dépassent une limite.
Celui de ne plus rire systématiquement pour éviter une conversation inconfortable.
Celui de comprendre que le consentement n’est jamais l’absence de refus, mais la présence d’un accord libre.
Celui de partager réellement la charge familiale et domestique, y compris sa partie invisible.
Celui de laisser aux femmes la liberté de décider pour elles-mêmes de leur corps, de leur carrière, de leur maternité, de leur apparence et de leur vie.
Et surtout celui d’éduquer les garçons autrement.
Leur apprendre que leur masculinité ne dépend ni de leur force, ni de leur domination, ni du nombre de femmes qu’ils séduisent, ni de leur capacité à cacher leurs émotions.
Leur apprendre qu’un garçon peut être sensible sans être faible.
Qu’il peut demander de l’aide.
Qu’il peut pleurer.
Qu’il peut prendre soin.
Qu’il peut aimer sans posséder.
Et leur apprendre, très simplement, qu’une femme ne leur doit rien.
Ni un sourire.
Ni un numéro.
Ni une réponse.
Ni une explication.
Ni une relation.
Ni son temps.
Ni son corps.
Il faut également comprendre une chose essentielle : l’égalité entre les femmes et les hommes n’est pas une faveur que les hommes accorderaient aux femmes.
Nous n’avons rien à leur offrir qui ne leur appartienne déjà.
Il ne s’agit pas de « laisser » les femmes être libres.
Elles le sont.
Il ne s’agit pas de leur « donner » une place.
Elle leur appartient.
Il ne s’agit pas de parler à leur place.
Il s’agit parfois simplement de savoir nous taire suffisamment pour entendre ce qu’elles disent depuis longtemps.
Et il ne s’agit pas davantage de considérer les hommes comme les ennemis des femmes.
L’objectif n’est pas d’inverser une domination.
Ce serait manquer précisément ce que nous cherchons à construire.
L’objectif est de sortir d’un système qui enferme les femmes, mais qui enferme aussi les hommes dans une conception étroite de ce qu’ils devraient être : forts en permanence, silencieux face à leurs émotions, dominants, compétitifs, incapables de demander de l’aide ou de montrer leurs fragilités.
L’égalité ne libérera donc pas seulement les femmes.
Elle nous rendra tous plus libres.
C’est pourquoi ces excuses ne sont ni un procès collectif, ni une déclaration de culpabilité héréditaire.
Personne n’est coupable simplement d’être né homme.
Mais chacun peut choisir ce qu’il fait du monde qu’il a reçu.
Nous ne sommes pas responsables de tout ce qui a été construit avant nous.
Nous sommes en revanche responsables de ce que nous acceptons encore aujourd’hui, de ce que nous transmettons et de ce que nous décidons de transformer.
Voilà le sens de ce pardon.
Non pas dire : « Je suis coupable de tout. »
Mais dire : « Je reconnais ce qui a existé. Je reconnais ce qui existe encore. Je refuse de détourner le regard. Et je veux contribuer à ce que cela change. »
Alors à toutes les femmes qui ont dû se battre pour obtenir ce que les hommes n’ont souvent jamais eu à demander ;
à celles qui ont été jugées ;
à celles qui ont été humiliées ;
à celles qui ont eu peur ;
à celles qui ont été frappées ;
à celles qui ont été agressées ;
à celles qui n’ont pas été crues ;
à celles qui ont porté seules une famille ;
à celles qui ont renoncé à une ambition ;
à celles qui ont dû travailler deux fois plus pour être considérées comme aussi compétentes ;
à celles qui ont crié ;
à celles qui se sont tues ;
à celles qui continuent aujourd’hui à réclamer ce qui devrait depuis longtemps être évident ;
pardon.
Pardon pour ce qui a été fait consciemment.
Pardon pour ce qui a été laissé faire.
Pardon pour ce qui a été banalisé.
Pardon pour ce qui a été transmis sans même être interrogé.
Et pardon pour toutes ces injustices dont nous n’avons parfois pris conscience que tardivement.
Mais ce pardon ne doit pas être tourné uniquement vers le passé.
Il doit surtout regarder vers l’avenir.
Parce que reconnaître n’a d’intérêt que si reconnaître permet de changer.
Parce que comprendre un système n’a d’intérêt que si comprendre permet de le transformer.
Parce que l’objectif n’est pas que les hommes passent leur vie à s’excuser d’être des hommes.
L’objectif est que les générations futures n’aient plus à présenter ces excuses.
Que nos filles puissent marcher seules sans calculer leur trajet.
Que nos fils comprennent naturellement qu’aucune virilité ne se mesure à la domination.
Que le partage des tâches ne soit plus une revendication mais une évidence.
Que la réussite d’une femme ne surprenne plus personne.
Que son corps cesse d’être un territoire public.
Que son refus n’ait jamais besoin d’être justifié.
Que son ambition n’ait pas besoin d’être excusée.
Que son existence ne soit plus continuellement soumise au commentaire des autres.
Nous ne pouvons pas réécrire ce qui a été fait.
Mais nous pouvons décider de ce qui sera transmis.
Et peut-être qu’un jour, le plus bel hommage rendu à toutes celles qui ont dû lutter pour l’égalité sera que leurs filles n’aient plus besoin de mener le même combat.
Ce jour-là, peut-être, ces excuses ne seront plus nécessaires.
Parce que le respect ne sera plus une conquête.
Parce que l’égalité ne sera plus une promesse.
Parce que la liberté des femmes ne sera plus une question.
Elle sera simplement une évidence.



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