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Retraites : compter la carrière, pas les anniversaires

Photo du rédacteur: dylan rocque
dylan rocque
20 août
20 min de lecture

Depuis des années, le débat français sur les retraites semble condamné à tourner autour du même chiffre. Faut-il partir à 60, 62, 64 ou 65 ans ? À chaque réforme, l’âge légal devient le symbole autour duquel se cristallisent les oppositions, au point de faire oublier une question pourtant beaucoup plus importante : combien de temps chacun a-t-il réellement consacré au travail, et dans quelles conditions ?


Le système français prend déjà en compte la durée de carrière. Pour les générations les plus jeunes, la référence atteint 172 trimestres, soit 43 années, et des départs anticipés existent pour les carrières longues. La suspension partielle de la réforme de 2023, applicable aux retraites prenant effet à compter du 1er septembre 2026, a légèrement ralenti le relèvement pour certaines générations, mais l’âge légal reste fixé à 64 ans à partir de la génération 1969 et la durée de référence à 172 trimestres à partir de la génération 1966.


La réforme proposée ici ne consiste donc pas simplement à remplacer 64 ans par un autre nombre. Elle propose de renverser la hiérarchie actuelle : la durée de carrière deviendrait le principe central, l’âge ne subsistant plus que comme protection pour ceux qui n’ont pas pu accomplir une carrière complète.


Cette philosophie peut être résumée par une règle simple : le travailleur doit contribuer pendant une durée raisonnable ; la société doit lui permettre de travailler dignement jusqu’au bout de cette durée.


Cette obligation est réciproque. Il serait incohérent de demander à quelqu’un de travailler davantage tout en acceptant qu’à 58 ou 60 ans il ne trouve plus d’employeur. Il serait tout aussi incohérent de demander exactement la même durée de travail réel à celui qui a passé quarante ans de nuit, dans le bruit ou à porter des charges, et à celui dont les conditions de travail ont beaucoup moins altéré la santé.


L’objectif n’est donc pas de rendre le système simplement plus généreux ou plus sévère.


Il est de le rendre plus compréhensible, plus universel, plus progressif et plus cohérent avec la réalité des carrières.


Faire des 43 années la véritable règle du système


Les 43 années de durée d’assurance ne seraient pas une invention de cette réforme : elles existent déjà. Ce qui changerait radicalement serait leur fonction.


Aujourd’hui, avoir atteint la durée nécessaire ne suffit généralement pas à partir : il faut également avoir atteint un âge minimum, sauf dispositifs particuliers comme les carrières longues, le handicap ou certaines situations d’incapacité.


Demain, 43 années de carrière reconnue ouvriraient directement le droit à la retraite, sans âge légal minimum supplémentaire.


Une personne ayant commencé à travailler très jeune pourrait donc partir naturellement plus tôt. À l’inverse, une personne entrée plus tard dans la vie professionnelle atteindrait sa durée de référence plus tard. Deux individus du même âge ne seraient plus automatiquement considérés comme ayant accompli la même carrière.


Cela ne signifie pas que n’importe quelle accumulation de bonifications pourrait remplacer le travail réel. Une durée minimale de contribution professionnelle effective serait exigée. Le chômage, la maladie, l’aidance ou les bonifications liées à la pénibilité pourraient compléter une carrière, mais ne pourraient jamais en constituer une part disproportionnée. Le seuil exact devrait être fixé après expertise actuarielle, afin de préserver à la fois la solidarité et le caractère contributif du système.


À l’autre extrémité, nous conserverions un mécanisme qui existe déjà : l’âge de garantie autour de 67 ans. Aujourd’hui, 67 ans permet généralement d’obtenir le taux plein sans décote même lorsque le nombre de trimestres requis n’est pas atteint. Dans le nouveau système, cette protection subsisterait : une personne arrivée à cet âge pourrait liquider sa retraite sans pénalité supplémentaire liée à une durée manquante, sa pension restant naturellement calculée en fonction de la carrière réellement accomplie et des droits de solidarité qui lui ont été reconnus.


Cet âge de garantie pourrait être abaissé pour les personnes en situation de handicap durable, d’incapacité permanente ou confrontées à une situation rendant manifestement déraisonnable la poursuite de l’activité.


On remplacerait ainsi une logique uniforme — « vous pourrez partir lorsque vous aurez l’âge prévu » — par une règle plus intuitive : vous pourrez partir lorsque vous aurez suffisamment contribué, et la société vous protégera si les circonstances de votre vie vous ont empêché d’y parvenir.


En finir avec le trimestre comme unité centrale


La deuxième transformation concernerait la manière de mesurer la carrière.


Le trimestre est profondément ancré dans le système français, mais son nom est trompeur. Dans le régime général, un trimestre ne correspond pas nécessairement à trois mois de travail. Sa validation dépend principalement du revenu soumis à cotisations. En 2026, 1 803 euros de revenu cotisé permettent ainsi de valider un trimestre, 7 212 euros permettant d’en valider quatre, dans la limite de quatre par année.


Il est donc possible de travailler pendant une période relativement courte et de valider plusieurs trimestres, tandis que le mot « trimestre » donne l’impression que l’administration mesure simplement trois mois de présence au travail.


Le nouveau système abandonnerait cette unité pour un compteur continu exprimé en années, mois et jours de carrière reconnue. Lorsque cela est nécessaire, notamment pour mesurer la pénibilité, le calcul pourrait même descendre jusqu’à l’heure.


Cette réforme permettrait surtout de séparer clairement deux choses que le système actuel entremêle : la durée de la carrière et le montant de la pension.


Une personne travaillant pendant une année entière à mi-temps aurait consacré une année de sa vie professionnelle au travail : cette année compterait donc comme une année dans la durée nécessaire pour ouvrir le droit au départ. En revanche, son niveau de cotisation serait inférieur à celui d’une personne travaillant à temps plein et cela aurait normalement une incidence sur le montant de sa pension, sauf lorsque le temps partiel est subi ou relève d’une situation de solidarité expressément reconnue.


Cette distinction est essentielle. La question « combien de temps avez-vous travaillé ? » ne doit pas être confondue avec la question « combien avez-vous cotisé ? ».


Chaque jour travaillé et chaque euro cotisé produiraient des droits sans effet de seuil brutal. Le système deviendrait ainsi plus continu, plus précis et surtout beaucoup plus facile à expliquer.


Transformer le compte retraite existant en véritable Compte individuel de carrière


Il ne serait pas exact de dire qu’il faut créer aujourd’hui un compte numérique de retraite. Il existe déjà.


Le portail Info Retraite permet à chacun de consulter son parcours, ses trimestres et ses points, d’obtenir des estimations, d’effectuer des simulations et, selon son âge, de demander des corrections. Le service « Mon estimation retraite » permet même déjà de tester différentes hypothèses de départ ou de temps partiel.


La réforme consisterait donc à faire évoluer cet outil existant vers un véritable Compte individuel de carrière universel.


Au lieu d’additionner des droits issus de systèmes différents, celui-ci deviendrait l’interface centrale de toute la carrière. Il présenterait distinctement le temps réellement travaillé, les cotisations versées, les revenus professionnels, les périodes de solidarité reconnues, les corrections accordées, la pénibilité accumulée, le temps de carrière total reconnu, la durée restante avant ouverture du droit et le montant prévisionnel de la pension.


Une personne pourrait immédiatement comprendre pourquoi une période a été validée, corrigée ou bonifiée. Elle pourrait également simuler les conséquences d’un passage à 80 %, d’une retraite progressive, d’une interruption pour aidance ou d’une année supplémentaire d’activité.


L’objectif ne serait donc pas davantage de numérique pour le principe, mais un système dans lequel chacun peut comprendre sa retraite tout au long de sa vie.


Reconnaître les accidents de la vie sans prétendre les découvrir


Là encore, il faut partir de l’existant. Le système français reconnaît déjà de nombreuses périodes non travaillées. Chômage, maladie, maternité, accident du travail, invalidité ou service national peuvent, sous différentes conditions, valider des trimestres assimilés. Le chômage indemnisé permet par exemple actuellement de valider un trimestre pour 50 jours, dans la limite de quatre par année ; certaines périodes de chômage non indemnisé sont également reconnues dans des limites spécifiques.


La réforme ne créerait donc pas cette solidarité. Elle la simplifierait, l’harmoniserait et la rendrait visible.


Le chômage involontaire continuerait à produire du temps de carrière reconnu, mais selon un plafond cumulatif sur l’ensemble de la carrière. Une protection supplémentaire pourrait être accordée au chômage de fin de carrière, lorsque le retour à l’emploi devient objectivement beaucoup plus difficile.


Les périodes de maladie longue, d’accident du travail ou d’incapacité temporaire seraient également reconnues. La protection serait particulièrement forte lorsque l’interruption trouve directement son origine dans le travail.


L’éducation d’un enfant et l’aide apportée à un proche dépendant seraient prises en compte selon leur impact réel sur la carrière. Une interruption complète d’activité pour accompagner quotidiennement une personne lourdement dépendante ne serait évidemment pas traitée comme quelques heures d’aide occasionnelle. La reconnaissance serait donc proportionnée à la durée et à l’intensité de la contrainte professionnelle.


Cette logique remplacerait en revanche certaines bonifications automatiques liées à la seule situation familiale. Le système actuel comporte encore différents droits liés aux enfants, dont des majorations de durée et, dans plusieurs régimes, des majorations de pension à partir du troisième enfant. Le nouveau modèle privilégierait une compensation de l’effet réel de la parentalité sur la carrière, indépendamment du sexe du parent.


Les études supérieures, en elles-mêmes, ne créeraient pas de temps de carrière. Le système permet actuellement de racheter sous conditions jusqu’à douze trimestres correspondant notamment à des années d’études. Cette possibilité disparaîtrait dans le nouveau modèle : les études ne seraient pas assimilées à du travail. En revanche, l’apprentissage, l’alternance, les emplois étudiants déclarés et les périodes de stage donnant effectivement lieu à des droits seraient naturellement pris en compte.


Le service civique ne constituerait pas non plus une nouveauté absolue : il ouvre déjà des droits à la retraite sous certaines conditions. Le principe serait conservé et généralisé aux engagements d’intérêt général concernés, avec une reconnaissance proportionnelle au temps réellement consacré et aux cotisations correspondantes.


Faire de la pénibilité une partie intégrante de la carrière


La France dispose déjà d’un Compte professionnel de prévention, le C2P. Il reconnaît actuellement six facteurs principaux d’exposition — notamment le travail de nuit, le bruit, les températures extrêmes ou le travail répétitif — et permet d’utiliser les points acquis pour une formation, une reconversion, un temps partiel ou des trimestres supplémentaires permettant un départ plus précoce.


L’idée proposée n’est donc pas de découvrir la pénibilité, mais de remplacer le système de points et de catégories par un mécanisme plus universel, plus individualisé et directement intégré à la durée de carrière.


Une heure de travail ordinaire compterait pour une heure. Une heure travaillée dans des conditions reconnues comme pénibles pourrait compter, par exemple, pour 1,05, 1,10 ou 1,20 heure de carrière. Plusieurs facteurs pourraient se cumuler, jusqu’à un coefficient maximal fixé afin d’éviter les effets disproportionnés.


Le départ anticipé ne constituerait donc plus un avantage ajouté artificiellement à la fin de la carrière. Il serait le résultat naturel du temps supplémentaire reconnu tout au long de celle-ci.


Surtout, la pénibilité serait attachée à l’exposition réelle de la personne et non simplement au nom de son métier. Deux travailleurs portant le même intitulé de poste pourraient avoir des droits différents si leurs conditions concrètes d’exercice ont été différentes.


L’employeur conserverait une obligation de déclaration, mais le travailleur pourrait consulter chaque exposition sur son Compte individuel de carrière et demander sa correction. Les organisations syndicales auraient un droit de contrôle, d’alerte et d’accompagnement.


Une instance indépendante réunissant représentants de l’État, organisations syndicales et patronales, médecine du travail et experts scientifiques serait chargée d’actualiser les facteurs et les coefficients. La pénibilité évoluerait ainsi avec les connaissances médicales et les transformations du travail plutôt que de rester figée dans des catégories anciennes.


Faire de la retraite progressive la norme possible de fin de carrière


La retraite progressive existe elle aussi déjà et a même été considérablement élargie. Depuis septembre 2025, elle est accessible à partir de 60 ans avec au moins 150 trimestres. Pour les salariés, l’activité doit généralement représenter entre 40 % et 80 % d’un temps plein ; le dispositif existe également pour les fonctionnaires et les indépendants. Le refus d’un passage à temps partiel par l’employeur doit déjà être motivé et justifié par les contraintes de l’activité.


La réforme proposée ne consisterait donc pas à créer la retraite progressive, mais à en faire l’une des pierres angulaires de la fin de carrière.


Elle ne serait plus principalement déclenchée par l’âge mais par l’avancement de la carrière. Lorsqu’une personne aurait accompli une très grande partie des 43 années nécessaires, elle pourrait commencer à réduire son activité.


Les quotités seraient largement modulables et révisables : 80 %, 70 %, 60 %, 50 % ou 40 %, avec possibilité de diminuer progressivement son activité sans recommencer une procédure lourde à chaque étape. La fraction de pension versée compléterait le revenu correspondant à la diminution d’activité, tandis que la personne continuerait à cotiser et à améliorer ses droits définitifs.


Les dernières années de carrière pourraient également devenir, lorsque le métier le permet, une période privilégiée de transmission, de tutorat et de formation des nouveaux entrants.


Il ne s’agit pas de pousser tout le monde vers le temps partiel. Il s’agit de sortir de l’idée selon laquelle la seule alternative possible serait de travailler à 100 % un vendredi et d’être totalement retraité le lundi suivant.


Ne plus demander de travailler sans garantir la possibilité de le faire


C’est probablement l’une des innovations les plus importantes de cette réforme.


Le taux d’emploi des seniors a fortement augmenté, mais il reste beaucoup plus faible après 60 ans : en 2024, 42,4 % seulement des 60-64 ans étaient en emploi, contre 77,8 % des 55-59 ans.


Un système fondé sur la durée de carrière ne peut donc se contenter de demander davantage de travail. Il doit s’intéresser à la possibilité concrète de travailler.


Des missions publiques de transition seraient créées pour les personnes en fin de carrière. Elles seraient accessibles à tous les parcours — salariés du privé, fonctionnaires ou indépendants — mais prioritairement aux seniors privés d’emploi et rencontrant de réelles difficultés pour retrouver une activité.


Ces missions pourraient être proposées par l’État, les collectivités territoriales, les hôpitaux, les établissements scolaires, les universités, les établissements publics et les associations exerçant une mission d’intérêt général. Elles ne seraient en revanche pas transformées en dispositif de subvention à l’emploi dans les entreprises privées.


Elles seraient généralement proposées à temps partiel et pourraient servir soit de tremplin vers un emploi classique, soit de transition jusqu’à la retraite lorsque le retour durable sur le marché du travail devient peu réaliste. Elles pourraient concerner l’accompagnement des usagers, la médiation, l’administration, le tutorat, la formation, la transmission de savoir-faire ou d’autres besoins réels du service public.


Ces personnes ne constitueraient jamais une main-d’œuvre à bas coût. À fonction comparable correspondraient rémunération comparable, cotisations normales et protection sociale normale. Les missions ne pourraient pas non plus remplacer artificiellement des postes permanents nécessaires.


Chaque mois travaillé continuerait naturellement d’augmenter les droits à retraite.


C’est ici que prend tout son sens le principe central de la réforme : la société ne peut demander à quelqu’un de continuer à contribuer tout en l’abandonnant lorsqu’il souhaite travailler mais que le marché du travail ne veut plus de lui.


Une même règle de retraite pour tous


Le système français reste marqué par des différences importantes de calcul. Dans le régime général, la pension de base repose notamment sur les 25 meilleures années de salaire. Pour un fonctionnaire titulaire, la pension principale est encore calculée à partir du dernier traitement indiciaire détenu pendant au moins six mois, selon une formule pouvant atteindre 75 % avant bonifications.


La réforme instaurerait progressivement une règle commune de calcul des droits obligatoires, applicable aux salariés du privé, fonctionnaires et indépendants.


Cela ne signifie pas que toutes les caisses devraient disparaître du jour au lendemain. Cela signifie qu’à carrière, revenus et cotisations comparables devraient progressivement correspondre des droits comparables.


Le calcul prendrait en compte l’ensemble de la carrière et des revenus professionnels revalorisés, avec des corrections précises pour les accidents de carrière reconnus : chômage involontaire, maladie, temps partiel subi, aidance ou autres situations de solidarité. Chaque correction apparaîtrait sur le Compte individuel de carrière.


Les paramètres techniques de cette nouvelle formule — taux d’acquisition des droits, plafonds et règles de conversion — devraient faire l’objet d’une étude actuarielle avant l’entrée en vigueur. L’unification ne doit pas être un prétexte pour provoquer artificiellement des pertes ou des gains massifs selon les professions.


Les taux de cotisation convergeraient eux aussi progressivement, avec des modalités adaptées aux revenus parfois irréguliers des indépendants.


Achever progressivement la convergence des régimes


Il serait également inexact de présenter la suppression des régimes spéciaux comme une idée entièrement nouvelle. La réforme de 2023 a déjà fermé plusieurs régimes aux nouveaux embauchés, notamment ceux de la RATP, des industries électriques et gazières, de la Banque de France et des clercs de notaires ; leurs salariés recrutés depuis septembre 2023 rejoignent le régime général et la retraite complémentaire correspondante, tandis que les anciens affiliés conservent leurs droits selon une logique dite de « clause du grand-père ».


La réforme proposée achèverait progressivement ce mouvement de convergence, sans revenir rétroactivement sur les droits constitués.


Les protections justifiées ne disparaîtraient pas : elles seraient transférées vers les mécanismes communs de pénibilité, d’incapacité et de contraintes professionnelles. Ce n’est plus l’appartenance historique à une entreprise ou à un corps qui déterminerait le droit à partir plus tôt, mais les conditions dans lesquelles la carrière a réellement été exercée.


Cette logique permettrait également d’intégrer progressivement les catégories actives de la fonction publique, qui bénéficient aujourd’hui de règles particulières de départ en raison des risques ou fatigues exceptionnelles associés à certains emplois. Les contraintes légitimes seraient conservées, mais reconnues dans un cadre commun.


Garantir une retraite digne sans reproduire tous les écarts de revenus


Le système possède déjà un minimum contributif et la réforme de 2023 a précisément cherché à rapprocher la pension d’un salarié ayant effectué une carrière complète au SMIC de 85 % du SMIC net. Cet objectif existe donc déjà.


La réforme irait toutefois plus loin en faisant de ce principe une garantie explicite du système commun.


Une carrière complète accomplie à temps plein — ou reconnue comme équivalente après prise en compte des corrections légitimes de temps partiel subi, maladie, aidance ou autres accidents de carrière — garantirait une pension totale d’au moins 85 % du SMIC net.


Pour les carrières incomplètes, le plancher serait progressivement proratisé afin d’éviter tout effet de seuil brutal.


Il faudrait également distinguer le temps partiel volontaire du temps partiel subi : travailler volontairement toute sa carrière à 50 % ne pourrait mécaniquement produire le même minimum qu’une carrière à temps plein, tandis qu’une réduction d’activité imposée ou relevant d’une situation de solidarité reconnue pourrait faire l’objet d’une correction.


À l’autre extrémité, le montant total des retraites issues du système obligatoire serait plafonné à un multiple du salaire médian fixé par la loi. Au-delà du plafond ouvrant des droits, les très hauts revenus continueraient à participer au financement du système par une contribution de solidarité, sans générer indéfiniment des pensions supplémentaires.


Le principe serait donc lisible : protéger fortement en bas, conserver la proportionnalité au milieu et plafonner la solidarité publique en haut.


Moderniser réellement la réversion


La pension de réversion existe évidemment déjà, mais ses règles diffèrent selon les régimes. Dans le régime général, elle correspond actuellement à 54 % de la retraite du conjoint ou ex-conjoint décédé, est soumise à certaines conditions de ressources et n’est ouverte qu’aux personnes ayant été mariées : le PACS et le concubinage ne donnent pas droit à la réversion.


La réforme instaurerait une règle commune de réversion, soumise à conditions de ressources et ouverte aux couples mariés comme aux partenaires de PACS.


Le droit serait progressivement dégressif avec les ressources plutôt que supprimé brutalement au franchissement d’un seuil.


En revanche, la logique actuelle permettant dans certaines situations à d’anciens conjoints de bénéficier d’une partie de la réversion serait abandonnée. Le droit protégerait le conjoint marié ou partenaire de PACS au moment du décès, selon les conditions définies par la loi.


Il s’agirait ainsi moins d’un droit attaché à l’histoire matrimoniale du défunt que d’une protection du foyer effectivement confronté à la disparition de l’un de ses membres.


Après 43 années, laisser une véritable liberté de choix


Atteindre les 43 années de carrière reconnue ouvrirait un droit ; cela n’obligerait évidemment personne à partir.


Une personne souhaitant poursuivre son activité pourrait le faire et bénéficier d’une surcote modérée, ce qui existe déjà dans le système actuel. Mais cette surcote serait plafonnée et deviendrait progressivement moins avantageuse avec la durée de prolongation.


Il serait légitime de récompenser quelques années supplémentaires de contribution, mais pas d’organiser une augmentation sans limite des futures pensions ni d’encourager systématiquement le maintien à temps plein pendant de très longues années lorsque la transmission et le renouvellement des emplois peuvent être préférables.


Une fois la retraite totalement liquidée, une reprise d’activité resterait possible mais serait encadrée et exercée principalement à temps partiel. Le revenu de cette activité entraînerait une réduction temporaire et progressive d’une partie de la pension : une petite activité aurait peu d’effet, un revenu plus important en aurait davantage.


Le système français connaît déjà un cumul emploi-retraite et ses règles doivent d’ailleurs encore évoluer pour les pensions prenant effet à partir de 2027. Cette réforme ferait cependant un choix différent : après liquidation définitive, la nouvelle activité ne créerait plus de droits supplémentaires à pension. Les cotisations correspondantes participeraient à la solidarité collective.


Une exception pourrait être prévue lorsqu’un retraité, de la fonction publique principalement, est temporairement rappelé en raison d’une nécessité exceptionnelle de service public : crise sanitaire, catastrophe, pénurie critique de compétences ou autre situation comparable.


La frontière deviendrait très claire : tant que l’on se trouve en retraite progressive, la carrière continue et de nouveaux droits sont acquis ; après liquidation définitive, le calcul de la pension est clos.


Financer d’abord par le travail, sans faire de l’âge la variable d’ajustement automatique


Le système français repose déjà principalement sur les cotisations sociales versées sur les revenus professionnels. Ce principe serait conservé.


Les cotisations resteraient la ressource principale du système, avec la possibilité de mobiliser d’autres recettes publiques lorsque cela devient nécessaire. Aucune ressource fiscale particulière ne serait automatiquement sanctuarisée au profit des retraites au détriment des autres politiques publiques.


Cette prudence est indispensable car le problème financier n’a pas disparu. Le rapport du COR publié en juin 2026 évalue le déficit du système à 5,1 milliards d’euros en 2025 hors produits et charges financiers et, dans son scénario de référence, projette un déficit de 6,8 milliards en 2030, puis de 0,9 point de PIB en 2045. Ces projections sont néanmoins fortement sensibles aux hypothèses démographiques et économiques.


La réforme ne doit donc pas promettre simultanément davantage de droits et moins de prélèvements sans expliquer comment l’équilibre est assuré.


En cas de déficit persistant, l’effort devrait être réparti entre plusieurs leviers : amélioration de l’emploi, notamment celui des seniors, recettes complémentaires si elles deviennent nécessaires, mobilisation encadrée des réserves, maîtrise de certaines dépenses et éventuellement sous-indexation temporaire des pensions les plus élevées.


L’âge ou les 43 années ne changeraient jamais automatiquement en fonction d’un indicateur démographique. Toute modification de la durée de référence resterait une décision politique explicite, débattue et votée.


Conserver l’indexation sur les prix, mais prévoir une clause de sauvegarde


Les retraites de base sont déjà revalorisées en fonction de l’inflation ; elles ont ainsi augmenté de 0,9 % au 1er janvier 2026 conformément aux règles en vigueur.


Le principe serait maintenu, mais la loi préciserait les conditions dans lesquelles une sous-indexation temporaire peut être décidée lorsque la situation économique ou financière l’exige. Une telle mesure devrait rester exceptionnelle, être publiquement justifiée et protéger prioritairement les petites pensions.


L’objectif est d’éviter deux excès : promettre une indexation absolue quelles que soient les circonstances ou, inversement, transformer les retraites en variable budgétaire que l’on peut geler facilement chaque année.


Renforcer le Fonds de réserve qui existe déjà


La France possède un Fonds de réserve pour les retraites, le FRR. Créé en 2001, il investit des actifs pour contribuer au financement des retraites. À la fin de 2025, il gérait encore 20,7 milliards d’euros après avoir versé depuis 2011 des dizaines de milliards à la Cades. La Caisse des Dépôts assure déjà sa gestion administrative, tandis que le FRR dispose d’une gouvernance propre et d’une politique d’investissement responsable.


La proposition pertinente n’est donc pas de créer un nouveau fonds concurrent, mais de refonder et renforcer durablement le FRR.


Les excédents futurs du système de retraite auraient vocation à l’alimenter automatiquement. D’autres recettes exceptionnelles pourraient lui être versées lorsqu’une majorité politique le décide, mais sans affectation obligatoire : une recette exceptionnelle peut parfois être plus utile à l’éducation, à la santé, à l’investissement ou au désendettement.


Tous les intérêts, dividendes et autres revenus du fonds seraient réinvestis tant que les retraites n’ont pas besoin d’être soutenues, afin de profiter pleinement de l’accumulation des rendements.


Le fonds disposerait de plusieurs horizons d’investissement. Une partie resterait suffisamment liquide pour faire face à un choc. Le reste pourrait être investi à long terme dans des actifs diversifiés, avec une priorité donnée à l’économie française et européenne, aux infrastructures, au logement, à l’industrie, à la santé, à l’innovation et à la transition écologique.


Les placements internationaux ne seraient ni obligatoires ni interdits : ils resteraient possibles lorsqu’ils permettent réellement de diversifier les risques ou d’améliorer le rendement du fonds.


Le principe serait alors : la répartition paie les retraites d’aujourd’hui, la réserve collective contribue à sécuriser celles de demain.


Il ne s’agirait donc pas de remplacer la retraite par répartition par une capitalisation individuelle, mais de lui adjoindre une réserve publique collective productive.


L’utilisation du fonds serait strictement encadrée. Les retraits annuels seraient plafonnés et exclusivement destinés au système de retraite. Un gouvernement ne pourrait pas s’en servir pour équilibrer artificiellement le budget général de l’État. Sa gouvernance associerait pouvoirs publics, partenaires sociaux, experts et représentants de la Caisse des Dépôts, avec publication annuelle des investissements, rendements, frais, risques, retraits et critères éthiques appliqués.


Deux rendez-vous de carrière plutôt qu’une découverte tardive de sa retraite


L’entretien retraite n’est pas non plus une idée entièrement nouvelle. Tout assuré de 45 ans ou plus ayant acquis des droits dans un régime français peut déjà demander gratuitement un entretien information retraite, permettant notamment de faire le point sur sa carrière et d’obtenir des simulations.


Ce qui changerait serait son caractère systématique et son articulation avec toute la carrière.


Un premier rendez-vous de mi-carrière serait automatiquement proposé au début de la seconde partie de la vie professionnelle. Il servirait à vérifier le Compte individuel de carrière, corriger les anomalies, évaluer la pénibilité déjà subie et anticiper les besoins de formation, de reconversion ou d’adaptation du poste.

Un deuxième rendez-vous de fin de carrière serait proposé lorsque la personne approcherait de sa durée de référence. Il ne serait donc pas uniquement déclenché par l’âge.


À ce moment, chacun pourrait examiner précisément les options disponibles : poursuite à temps plein, surcote, retraite progressive, réduction graduelle du temps de travail, adaptation du poste, mission publique de transition en cas de chômage ou départ définitif dès que la durée nécessaire est atteinte.


Le numérique permettrait de simuler en permanence ; ces deux rendez-vous garantiraient que les décisions les plus importantes puissent également être préparées avec un interlocuteur humain.


Préparer la retraite ne doit plus commencer au moment de la demander. Elle doit accompagner toute la seconde partie de la carrière.


Réformer progressivement, sans changer les règles à quelques mètres de l’arrivée


Une transformation aussi profonde ne pourrait évidemment pas être appliquée du jour au lendemain.


Les personnes proches de la retraite conserveraient les droits constitués selon les règles sur lesquelles elles ont organisé leur carrière. Les générations intermédiaires passeraient par un système transitoire combinant une part des anciennes règles et une part des nouvelles. Les générations les plus jeunes entreraient progressivement dans le système unifié.


La même logique serait appliquée aux régimes spéciaux et aux différences de calcul entre public, privé et indépendants : convergence progressive plutôt que rupture rétroactive.


Une réforme des retraites doit pouvoir modifier les règles pour l’avenir. Elle ne doit pas bouleverser, quelques années avant le départ, le contrat social sur lequel une personne a construit quarante années de vie professionnelle.


Contrôler chaque année sans réformer chaque année


Les paramètres du système devraient enfin être suivis de manière permanente.


Dans le cadre d’une réforme institutionnelle plus large, cette mission pourrait devenir l’une des principales prérogatives de contrôle du nouveau Sénat. Chaque année, il auditionnerait les organismes de retraite, la gouvernance du fonds de réserve, les partenaires sociaux et les experts, puis publierait un rapport sur la situation du système.


Ce rapport suivrait notamment la démographie, l’espérance de vie et l’espérance de vie en bonne santé, le ratio entre cotisants et retraités, l’emploi des seniors, les pensions, les cotisations, les réserves et les projections financières.


Il pourrait recommander des adaptations, mais aucun indicateur ne modifierait automatiquement les 43 années de référence.


Le rapport serait débattu à l’Assemblée nationale et le gouvernement devrait répondre publiquement à ses principales recommandations.


Cette organisation permettrait de distinguer deux choses que la France confond trop souvent : surveiller constamment un système et le bouleverser constamment.


Une réforme de la carrière plutôt qu’une énième réforme de l’âge


Cette réforme ne prétend pas que tout ce qui existe aujourd’hui est mauvais. Au contraire, elle reprend plusieurs éléments déjà présents dans notre protection sociale : les 43 années de référence, le taux plein automatique à 67 ans, les périodes assimilées, la reconnaissance de la pénibilité, la retraite progressive, le minimum contributif, le compte retraite numérique, l’entretien d’information, la surcote et le Fonds de réserve.


Mais tous ces mécanismes sont aujourd’hui superposés à des règles différentes selon les statuts, des unités de calcul difficiles à comprendre, des seuils d’âge, des exceptions et des régimes particuliers qui rendent l’ensemble extrêmement complexe.


L’objectif serait donc moins de tout supprimer que de mettre ces briques dans un ordre nouveau.


La durée de carrière deviendrait la colonne vertébrale. La pénibilité modifierait directement le temps reconnu. Les accidents de la vie seraient visibles et compensés de manière proportionnée. Le montant de la pension serait calculé selon une règle commune sur l’ensemble de la carrière. La retraite progressive deviendrait une véritable modalité normale de sortie du travail. Les seniors qui veulent travailler mais ne trouvent plus d’emploi pourraient accéder en priorité à des missions publiques de transition. Un minimum protégerait les faibles revenus, un plafond limiterait les pensions publiques très élevées et un fonds de réserve renforcé préparerait les déséquilibres futurs.


Surtout, la réforme cesserait de présenter la retraite comme un simple problème d’âge.


Car 60 ans après quarante-trois années de travail ne représentent pas la même chose que 60 ans après trente-cinq années de carrière. Une heure passée à un bureau ne produit pas nécessairement la même usure qu’une heure de nuit sous forte contrainte physique. Une année de chômage subi n’est pas une année de vacances. Une année passée à accompagner quotidiennement un proche dépendant n’est pas une année vide. Et demander à quelqu’un de travailler n’a de sens que si la société lui permet réellement de le faire.


Le nouveau contrat pourrait finalement tenir en quelques principes : chacun contribue aussi longtemps qu’il est raisonnable de le lui demander ; chaque forme réelle d’usure ou d’accident de carrière est reconnue ; la société garantit une possibilité digne de travailler jusqu’au bout ; et lorsque la contribution nécessaire est accomplie, le droit au départ devient effectif.


Ce serait alors une réforme moins obsédée par les anniversaires et davantage attentive à ce qui devrait être au cœur de toute retraite : le temps de vie que chacun a réellement consacré au travail.

 
 
 

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