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Travailler, mais pour quoi ?

Photo du rédacteur: dylan rocque
dylan rocque
22 août
13 min de lecture

Dernière mise à jour : 5 sept.


Il suffit parfois d’une question banale pour révéler la place immense que le travail occupe dans nos sociétés. Lorsque nous demandons à quelqu’un ce qu’il « fait dans la vie », nous attendons presque toujours le nom d’un métier. Enseignant, infirmière, artisan, cadre, commerçante, agriculteur, employée, ingénieur : l’activité professionnelle devient spontanément une manière de présenter une personne, comme si elle disait quelque chose d’essentiel sur ce qu’elle est.


Pourtant, personne ne se résume à son emploi. Une existence est aussi faite de relations, de passions, de convictions, de voyages, de souvenirs, de projets, de temps perdu, de moments partagés et de toutes ces expériences qui n’apparaissent sur aucun curriculum vitae.


Cette évidence ouvre une question beaucoup plus profonde qu’elle n’en a l’air : quelle place le travail doit-il réellement occuper dans une vie humaine ?


La réponse n’est évidemment pas unique. Certains vivent leur profession comme une vocation. D’autres l’apprécient sans vouloir qu’elle envahisse leur existence. Certains travaillent d’abord pour gagner leur vie, tandis que d’autres y cherchent une reconnaissance, une utilité sociale, un statut, des relations ou l’occasion de se réaliser. Très souvent, toutes ces dimensions se mélangent.


Le travail est ainsi l’une des activités les plus paradoxales de notre existence. Il est à la fois une nécessité économique et une source possible d’émancipation, une contrainte et un espace de liberté, un lieu de fatigue et de satisfaction, une expérience individuelle et une contribution à la vie collective.


Comprendre notre rapport au travail suppose donc de renoncer à une opposition trop simple entre ceux qui aimeraient travailler et ceux qui voudraient y échapper. La véritable question est peut-être ailleurs : qu’attendons-nous désormais du travail, et qu’acceptons-nous encore de lui donner en échange ?


Travailler pour vivre


La fonction la plus évidente du travail reste matérielle : il permet de gagner sa vie.


Dans une société où l’accès au logement, à l’alimentation, aux transports, aux loisirs et à la plupart des biens dépend de ressources monétaires, le salaire constitue pour l’immense majorité des individus la principale condition de l’autonomie.


Dire que l’on travaille pour l’argent est donc beaucoup moins superficiel qu’il n’y paraît. L’argent n’est pas seulement ce que l’on accumule ; il représente surtout ce que l’on peut faire. Il permet de disposer d’un logement, d’organiser son quotidien, de voyager, d’aider ses proches, de pratiquer des loisirs ou simplement de ne pas dépendre entièrement de quelqu’un d’autre.


Le travail nous permet ainsi de financer une partie de notre liberté.


Mais il existe derrière cette évidence économique une relation beaucoup plus étrange. Lorsque nous travaillons, nous ne vendons pas seulement une compétence ou une production : nous consacrons une partie de notre temps à une activité dont la contrepartie nous permettra ensuite de vivre le reste de ce temps.


Or notre temps n’est pas une ressource extérieure à notre existence. Il en est la matière même.


Chaque heure donnée au travail est une heure de notre vie.


Cette réalité suffit à expliquer pourquoi les débats sur le temps de travail, la rémunération, les congés, les horaires ou l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle dépassent largement les questions économiques. Ils interrogent finalement la manière dont chacun souhaite répartir la ressource la plus limitée dont il dispose : sa propre existence.


La véritable question n’est donc jamais seulement : combien suis-je payé ?

Elle est aussi : combien de temps de ma vie suis-je prêt à donner pour obtenir ce revenu, dans quelles conditions, et pour en faire quoi ensuite ?


Travailler pour participer au monde


Réduire le travail à sa seule fonction économique serait pourtant oublier ce qu’il représente pour la société.


Aucun individu ne pourrait aujourd’hui produire seul tout ce dont il a besoin pour vivre. Nous dépendons continuellement du travail d’autres personnes, dont nous ignorons souvent jusqu’au nom. Quelqu’un produit notre nourriture, construit nos logements, entretient les réseaux électriques, soigne les malades, enseigne aux enfants, transporte les marchandises, développe les logiciels que nous utilisons ou collecte les déchets de nos villes.


Le fonctionnement quotidien d’une société repose ainsi sur une immense chaîne de coopération entre des millions d’individus.


Cette interdépendance était déjà au cœur de la réflexion d’Émile Durkheim. Dans les sociétés modernes, expliquait-il, la spécialisation croissante des activités ne nous rend pas indépendants les uns des autres ; elle produit au contraire une dépendance plus profonde. Plus chacun accomplit une tâche particulière, plus chacun a besoin du travail des autres.


Travailler, c’est donc aussi occuper une place dans cette organisation collective.


Cette dimension explique l’importance du sentiment d’utilité. Il existe une satisfaction particulière à comprendre ce que notre activité apporte aux autres, qu’elle consiste à soigner, transmettre, fabriquer, réparer, accueillir, organiser, transporter, créer ou accompagner.


Mais toutes les professions ne permettent pas de percevoir aussi facilement cette utilité. Plus les organisations deviennent complexes, plus certaines personnes peuvent avoir le sentiment de ne contribuer qu’à une infime fraction d’un processus dont elles ne voient plus ni l’origine ni la finalité.


On peut alors travailler beaucoup tout en ne sachant plus très bien pourquoi l’on travaille.


C’est à cet endroit précis que le travail, qui devrait nous relier au monde, peut paradoxalement commencer à nous en éloigner.


Le travail comme accomplissement


Pour beaucoup de personnes, heureusement, le travail ne constitue ni une simple obligation ni une activité abstraite. Il peut être l’un des lieux privilégiés de l’accomplissement personnel.


Il permet d’apprendre, de progresser, de développer une expertise, de relever des difficultés et de constater concrètement le résultat de ses efforts. Un artisan peut éprouver de la fierté devant ce qu’il fabrique, un enseignant dans les progrès de ses élèves, un chercheur dans une découverte, un soignant dans l’amélioration de l’état d’un patient, un entrepreneur dans le développement d’un projet qu’il a imaginé.


Le travail peut alors donner l’impression précieuse de participer à quelque chose qui a du sens.


Pour certains, cette relation va encore plus loin : le métier devient une véritable vocation. Il est l’une des grandes passions d’une existence, parfois au point que la frontière entre travail et plaisir devient difficile à tracer.


Cette situation est une chance.

Mais elle devient problématique lorsqu’elle est transformée en modèle universel.


L’idée selon laquelle chacun devrait « trouver sa passion » professionnelle peut en effet devenir une nouvelle forme d’injonction. Elle suppose implicitement qu’un travail qui n’émerveille pas celui qui l’accomplit serait un échec ou qu’une personne qui ne rêve pas de sa profession manquerait d’ambition.


Or nous pouvons avoir une vie heureuse sans exercer le métier de nos rêves.


Un emploi peut être simplement intéressant, utile, correctement rémunéré et exercé dans de bonnes conditions. Il peut occuper sa juste place sans devenir la principale source de sens de l’existence.


Certains chercheront leur accomplissement dans leur métier ; d’autres le trouveront davantage dans leurs relations, leur famille, leurs engagements, leurs créations, leurs voyages ou leurs passions.


Aucune de ces manières de vivre n’est moins légitime que les autres.


Le travail comme lien social


Il existe également une dimension plus discrète du travail : il est l’un des grands lieux de sociabilité de la vie adulte.


Nous y passons souvent plusieurs heures chaque jour avec des individus que nous n’aurions probablement jamais rencontrés autrement. À travers cette proximité se construisent des habitudes, des solidarités, des amitiés et parfois des relations qui dépassent largement le cadre professionnel.


Le travail n’est donc pas uniquement ce que nous faisons. Il est aussi une partie de ceux avec qui nous vivons.


Une journée professionnelle peut être rendue agréable par une conversation autour d’un café, une plaisanterie entre collègues, une réussite collective ou simplement par la présence de personnes avec lesquelles nous nous sentons bien.


Cette dimension sociale explique pourquoi l’atmosphère d’un lieu de travail compte autant. Deux emplois identiques sur le papier peuvent produire des expériences totalement différentes selon les personnes avec lesquelles ils sont exercés, la confiance qui existe dans l’équipe, le degré d’autonomie accordé ou la manière dont chacun est considéré.


Le bonheur au travail ne dépend donc pas seulement du travail lui-même.

Il dépend aussi du monde humain dans lequel ce travail prend place.


Quand le travail devient aliénation


Toutes ces dimensions positives ne doivent toutefois pas masquer la capacité du travail à produire de la souffrance.


Il peut fatiguer les corps, épuiser les esprits, provoquer du stress ou dégrader la santé. Il peut exposer à la pression, à l’ennui, à l’humiliation ou à une perte progressive d’autonomie.


Karl Marx avait employé au XIXe siècle le concept d’aliénation pour décrire une situation dans laquelle le travail finit par devenir étranger à celui qui l’accomplit. Lorsque le travailleur ne maîtrise ni ce qu’il produit, ni la manière dont il le produit, ni réellement la finalité de son activité, il peut avoir l’impression de ne plus se reconnaître dans son propre travail.


Cette réflexion demeure étonnamment contemporaine.


L’aliénation ne se trouve pas uniquement dans le geste répétitif d’une chaîne de production. Elle peut aussi apparaître dans la succession de réunions dont personne ne comprend vraiment l’utilité, dans la multiplication des indicateurs, des tableaux de suivi, des comptes rendus ou des procédures qui finissent parfois par éloigner les individus de ce pour quoi ils étaient initialement venus travailler.


Une étrange inversion se produit alors : au lieu que les outils administratifs servent le travail, le travail finit par servir les outils administratifs.


Nous pouvons être très occupés tout en ayant le sentiment de ne rien accomplir.


Cette perte de sens est sans doute l’une des grandes fragilités du travail contemporain.


L’être humain peut accepter l’effort lorsqu’il comprend sa finalité. Il supporte beaucoup plus difficilement l’impression que son énergie est dépensée sans raison.


Lorsque le travail prend trop de place


La souffrance professionnelle ne provient pourtant pas toujours du contenu même du travail. Elle peut également apparaître lorsque celui-ci déborde progressivement sur tout le reste de l’existence.


Les technologies numériques ont rendu cette frontière particulièrement fragile. Le travail peut désormais nous suivre dans notre poche, dans notre salon, pendant nos soirées ou nos vacances. Un message professionnel peut arriver à tout moment ; un ordinateur portable peut transformer n’importe quelle pièce en bureau.


Le travail n’a plus nécessairement besoin de nous retenir physiquement pour continuer à nous occuper mentalement.


Ce phénomène révèle quelque chose de plus profond : le problème n’est pas toujours de travailler trop longtemps, mais de ne plus savoir exactement quand nous avons cessé de travailler.


Or une existence a besoin de frontières.


Nous avons besoin de moments dans lesquels nous ne sommes plus salariés, collègues, responsables, clients ou professionnels, mais simplement amis, parents, enfants, partenaires, sportifs, lecteurs, promeneurs ou individus ne faisant rien de particulièrement productif.


Le repos lui-même ne devrait d’ailleurs pas avoir à justifier son utilité. Nous avons progressivement appris à parler de sommeil pour être plus performant, de loisirs pour être plus créatif ou de sport pour être plus efficace.


Comme si tout ce qui existait en dehors du travail devait finalement démontrer qu’il nous aiderait à mieux travailler.


Peut-être faudrait-il parfois accepter une idée beaucoup plus simple : certaines choses sont précieuses précisément parce qu’elles n’ont aucune finalité productive.


Un rapport générationnel au travail en transformation


C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre l’évolution du rapport au travail entre les générations.


Il serait tentant d’opposer grossièrement des générations anciennes, supposément travailleuses et fidèles à leur employeur, à des générations nouvelles qui rechercheraient davantage de confort et accepteraient moins les contraintes.


Cette opposition est séduisante parce qu’elle est simple.

Elle est surtout largement insuffisante.


Les générations précédentes n’étaient pas naturellement plus attachées au travail et les plus jeunes ne sont pas devenus subitement paresseux. Les structures économiques, sociales et professionnelles dans lesquelles ces générations construisent leur vie ne sont tout simplement plus les mêmes.


Pendant plusieurs décennies, l’idéal professionnel dominant pouvait reposer sur une trajectoire relativement linéaire : entrer dans une entreprise, acquérir de l’ancienneté, progresser dans la hiérarchie et y construire progressivement une carrière.


La fidélité pouvait alors trouver sa contrepartie dans une certaine stabilité.


Mais lorsque les entreprises se restructurent, externalisent, fusionnent, changent de stratégie et n’offrent plus nécessairement la garantie d’une carrière longue, il n’est pas étonnant que les salariés modifient eux aussi leur rapport à la fidélité professionnelle.


Pourquoi un individu devrait-il promettre à une organisation une loyauté que cette organisation ne peut plus toujours lui garantir en retour ?


Le contrat moral entre salarié et entreprise s’est transformé.

La loyauté n’a pas disparu ; elle est devenue plus conditionnelle.


On peut rester longtemps lorsqu’on se sent respecté, utile, correctement rémunéré et suffisamment libre. Mais partir d’une entreprise lorsque ces conditions disparaissent n’est plus nécessairement considéré comme un échec.


Le changement d’emploi peut même devenir une manière de reprendre la maîtrise de son parcours.


Une autre manière d’être ambitieux


Cette évolution modifie également la définition de la réussite professionnelle.


Pendant longtemps, l’ambition a été associée à une image relativement claire : progresser dans l’entreprise, obtenir davantage de responsabilités, augmenter son salaire et gravir progressivement les échelons hiérarchiques.


Cette ambition existe toujours.

Mais elle n’est plus la seule.


De plus en plus d’individus peuvent considérer qu’une vie professionnelle réussie consiste à exercer un métier stimulant sans sacrifier sa santé, disposer d’une rémunération correcte sans rechercher nécessairement le salaire maximal, progresser intellectuellement sans vouloir manager une équipe, ou pouvoir quitter son bureau suffisamment tôt pour consacrer du temps à d’autres aspects de son existence.


Ce n’est pas nécessairement un recul de l’ambition.

C’est une diversification de ses objets.


L’ambition peut désormais consister à gagner davantage, mais également à gagner du temps. À obtenir une promotion, mais aussi davantage d’autonomie. À développer une carrière, mais également à préserver une vie personnelle suffisamment riche pour que cette carrière ne soit pas la seule chose qui compte.


Cette évolution remet profondément en cause l’idée selon laquelle une vie professionnelle devrait nécessairement être une course ascendante.


Il n’est peut-être pas nécessaire de toujours vouloir aller plus haut.

On peut aussi vouloir aller ailleurs.


« Je travaille pour profiter de la vie »


Cette transformation se retrouve dans une phrase de plus en plus fréquente : « Je travaille pour pouvoir profiter de ma vie. »


À première vue, elle pourrait sembler traduire une vision purement utilitaire du travail. Celui-ci ne serait plus qu’un moyen d’obtenir un salaire.

Mais cette lecture est trop rapide.


Lorsque quelqu’un affirme qu’il travaille pour profiter de la vie, l’argent recherché n’est généralement pas une fin en soi. Il représente la possibilité de voyager, sortir, voir ses proches, pratiquer une passion, aller au restaurant, assister à un concert, construire un projet ou simplement disposer d’une certaine tranquillité matérielle.


Le salaire devient alors le moyen de financer d’autres expériences.


Nous assistons peut-être ainsi à une inversion discrète de la relation entre travail et temps libre.


Dans une conception classique, le repos permet de récupérer afin de pouvoir retourner travailler. Les loisirs constituent une parenthèse nécessaire avant la reprise de l’activité productive.

Dans une conception différente, le travail devient au contraire l’un des moyens permettant d’accéder au reste de la vie.


Le temps libre n’est plus seulement ce qui reste lorsque le travail est terminé.

Il devient une partie de l’existence à protéger pour elle-même.


Cette évolution n’implique pourtant pas que le travail doive être désagréable. Puisque nous lui consacrons une part considérable de nos vies, nous avons évidemment intérêt à ce qu’il soit intéressant, humain et stimulant. Nous pouvons souhaiter apprécier nos collègues, rire avec eux, apprendre, créer et être fiers de ce que nous réalisons.


Mais apprécier son travail ne signifie pas nécessairement vouloir lui donner toute sa vie.


Le travail et la recherche de sens


Paradoxalement, alors même que nous cherchons parfois à réduire la place du travail, nous lui demandons peut-être davantage qu’autrefois.


Nous ne voulons plus seulement un salaire. Nous pouvons vouloir comprendre l’utilité de notre activité, partager les valeurs de l’organisation, disposer d’autonomie, progresser, être reconnus et préserver notre équilibre personnel.

Autrement dit, nous voulons à la fois que le travail prenne moins de place et qu’il soit meilleur pendant le temps que nous lui consacrons.


Cette exigence n’a rien d’incohérent.


Si une activité occupe plusieurs décennies de notre existence, il paraît raisonnable d’espérer qu’elle nous apporte davantage qu’une rémunération.

Mais cette quête de sens peut elle-même devenir problématique lorsqu’elle exige du travail qu’il réponde à toutes nos attentes : revenu, identité, reconnaissance, relations, passion, utilité, accomplissement et bonheur.


Aucune activité ne peut probablement supporter à elle seule une telle responsabilité.


Lorsque nous demandons au travail de donner tout son sens à notre existence, nous le rendons peut-être aussi plus dangereux. Car lorsqu’une profession devient le principal fondement de notre identité, la perdre, la quitter ou simplement ne plus l’aimer peut produire un véritable vertige.


Une existence équilibrée pourrait donc consister non pas à trouver une activité capable de tout nous apporter, mais à multiplier les sources de sens.


Le travail peut en être une.

Il n’a pas besoin d’être la seule.


Ne pas remplacer le culte du travail par son rejet


Il serait pourtant facile, à partir de ces transformations, de conclure que le travail devrait devenir marginal dans nos existences.


Ce serait une autre simplification.


Le travail reste un puissant facteur d’intégration sociale, d’autonomie et de reconnaissance. Son absence, lorsqu’elle est subie, peut provoquer bien davantage qu’une perte de revenus. Elle peut entraîner une rupture des habitudes quotidiennes, une diminution des relations sociales et parfois une profonde remise en question de soi.


Nous avons donc raison de vouloir protéger notre existence du travail lorsqu’il l’envahit.

Mais nous devons également reconnaître tout ce que le travail peut apporter lorsqu’il est exercé dans de bonnes conditions.


L’enjeu n’est pas de choisir entre une société qui glorifierait le travail et une société qui rêverait de s’en débarrasser.


Il s’agit de lui redonner une juste place.


La juste place du travail


Peut-être arrivons-nous finalement au cœur du problème.


Nous parlons régulièrement de la valeur travail, comme s’il existait une manière universelle et moralement supérieure de travailler. Mais ce n’est probablement pas la valeur du travail qu’il faudrait défendre.


C’est la possibilité pour chacun de construire une relation au travail qui lui ressemble.


Certaines personnes placeront leur profession au centre de leur existence parce qu’elle les passionne et qu’elles y trouvent une forme profonde d’accomplissement.

D’autres souhaiteront un métier intéressant mais préserveront farouchement leurs soirées, leurs week-ends et leurs vacances.

D’autres encore assumeront parfaitement que leur travail soit principalement un moyen d’assurer leur sécurité financière et de financer ce qui compte davantage à leurs yeux.


Aucune de ces positions ne constitue en elle-même une manière supérieure de vivre.


Ce qui devrait nous interroger n’est pas qu’un individu aime énormément son travail ou qu’un autre souhaite simplement accomplir correctement le sien.


Ce qui devrait nous inquiéter, c’est lorsqu’une personne n’a plus réellement la possibilité de choisir la place que son travail occupe dans sa vie.

Lorsqu’elle travaille tant, qu’elle n’a plus le temps de vivre.

Lorsqu’elle doit accepter des conditions qui détruisent sa santé pour pouvoir payer ses dépenses essentielles.

Lorsqu’elle voudrait s’investir davantage mais que l’organisation de son travail lui retire progressivement toute envie de le faire.

Ou lorsqu’elle croit devoir sacrifier tout le reste pour prouver qu’elle est suffisamment ambitieuse.


La question du travail est donc, au fond, une question de liberté.


Travailler sans laisser le travail nous définir entièrement


Nous continuerons probablement à travailler encore longtemps. Le travail restera nécessaire au fonctionnement de la société, à la production de richesses et à l’autonomie des individus.


Il restera également, pour beaucoup d’entre nous, une source de rencontres, d’apprentissage, de fierté et parfois même de bonheur.


Mais peut-être apprenons-nous progressivement à ne plus lui demander de définir entièrement ce que nous sommes.


Une existence réussie ne se mesure pas nécessairement au nombre de promotions obtenues, au prestige d’un titre inscrit sur une carte de visite ou au nombre d’heures passées dans un bureau.

Elle peut se mesurer à bien d’autres choses : les personnes que nous avons aimées, les liens que nous avons entretenus, les choses que nous avons découvertes, les moments dont nous nous souvenons, ce que nous avons transmis et la manière dont nous avons utilisé le temps qui nous était donné.


Cela ne diminue en rien la valeur du travail.

Cela permet simplement de la remettre à sa place.


Une grande carrière peut faire partie d’une vie réussie.

Mais une vie réussie n’a aucune obligation d’être une grande carrière.


Lorsque nous demandons à quelqu’un : « Que fais-tu dans la vie ? », nous devrions peut-être nous souvenir que la réponse la plus importante ne tient jamais entièrement dans le nom d’un métier.


Car ce que nous faisons pour gagner notre vie n’est qu’une partie de ce que nous faisons de notre vie.

 
 
 

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