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Vivre avec la dette

Photo du rédacteur: dylan rocque
dylan rocque
22 août
18 min de lecture

Dernière mise à jour : 6 sept.


La dette publique française est devenue l’un des grands sujets d’angoisse du débat politique. À intervalles réguliers, son montant est affiché comme un compteur qui ne cesserait de s’emballer : 3 590 milliards d’euros début septembre 2026, soit 117,5 % du PIB. Le chiffre est suffisamment spectaculaire pour donner l’impression qu’il résume à lui seul le problème et qu’une seule solution serait raisonnable : rembourser cette dette le plus rapidement possible.


Pourtant, cette manière de raisonner conduit souvent à poser la mauvaise question.


La France n’a pas besoin de réunir un jour 3 536 milliards d’euros pour solder définitivement ses comptes. Un État n’est pas un ménage dont l’existence est limitée dans le temps. Tant qu’il dispose d’une économie productive, de recettes fiscales, d’institutions solides et de créanciers disposés à lui prêter, il peut renouveler une partie des obligations arrivant à échéance. C’est ce que font quotidiennement les États du monde entier.


Cela ne signifie évidemment pas que le niveau de la dette serait sans importance. Plus son montant est élevé, plus une remontée des taux d’intérêt peut devenir coûteuse, plus les marges de manœuvre budgétaires peuvent se réduire et plus une crise de confiance peut devenir dangereuse. Mais la dette n’est pas un problème uniquement parce qu’elle existe. Elle devient un problème lorsqu’elle coûte trop cher, augmente trop rapidement par rapport à la richesse nationale ou sert durablement à financer des dépenses que le pays n’est pas capable de payer avec ses ressources ordinaires.


La véritable question n’est donc pas : comment supprimer la dette publique ?


Elle devrait être : comment apprendre à vivre durablement avec une dette importante sans qu’elle finisse par gouverner à notre place ?


Et c'est autour de cette question que peut se construire une véritable doctrine économique : la théorie de la dette utile.


Comprendre ce que nous appelons « la dette »


Pour sortir des débats caricaturaux, il faut d’abord distinguer quatre notions souvent mélangées : la dette, le déficit, la charge de la dette et le solde primaire.


La dette correspond à l’accumulation des engagements financiers des administrations publiques au fil du temps. Le déficit correspond, lui, à ce qui manque au cours d’une année lorsque les dépenses dépassent les recettes. En 2025, les administrations publiques françaises ont enregistré un déficit de 152,5 milliards d’euros, soit 5,1 % du PIB. Ce déficit supplémentaire vient, directement ou indirectement, augmenter le besoin de financement et contribue donc à la progression de la dette.


Mais une partie des dépenses de l’année est précisément provoquée par la dette accumulée auparavant : ce sont les intérêts.


En 2026, la charge d’intérêts de l’ensemble des administrations publiques devrait dépasser 77 milliards d’euros, soit environ 2,5 % du PIB. Elle représenterait ainsi approximativement la moitié du déficit public de l’année.


C’est cette situation qui crée la mécanique la plus préoccupante. L’État et les autres administrations publiques connaissent un déficit ; ce déficit oblige à emprunter davantage ; la nouvelle dette génère des intérêts supplémentaires ; ces intérêts augmentent les dépenses futures ; et si aucune correction n’intervient, ils contribuent à leur tour au déficit suivant.


Le cercle devient alors auto-entretenu : nous empruntons en partie parce que nous sommes déficitaires, puis une partie de notre déficit existe parce que nous avons précédemment emprunté.


C’est pourquoi la charge de la dette mérite autant d’attention que le montant de la dette elle-même.


Le véritable indicateur : combien la dette nous coûte-t-elle ?


Le débat public est presque entièrement organisé autour du rapport entre la dette et le PIB. Cet indicateur reste indispensable, mais il ne suffit pas.


Une dette équivalente à 100 % du PIB n’a pas la même signification lorsque l’État la finance à 1,5 % ou lorsqu’il doit verser 5 % à ses créanciers. Dans le premier cas, elle peut rester relativement facile à porter ; dans le second, elle peut progressivement absorber des dizaines de milliards supplémentaires chaque année.


Il faut donc suivre beaucoup plus attentivement deux autres indicateurs : la charge des intérêts rapportée au PIB et, surtout, la charge des intérêts rapportée aux recettes publiques.


Ce dernier ratio permet de répondre à une question extrêmement concrète : quelle part de ce que les administrations publiques perçoivent chaque année est déjà mobilisée pour rémunérer leurs créanciers avant même de financer l’école, l’hôpital, la justice, la sécurité, les infrastructures ou la transition énergétique ?


Le problème fondamental d’une dette excessive n’est pas seulement qu’elle constitue un passif comptable. C’est qu’elle peut finir par réduire la liberté politique. Plus les intérêts absorbent une part importante des recettes, plus les décisions présentes sont contraintes par les choix budgétaires passés.


La priorité d’une politique de dette devrait donc être de réduire progressivement la part des ressources publiques consacrée aux intérêts, plutôt que de rechercher à tout prix la disparition de la dette elle-même.


Une dette peut diminuer sans être remboursée intégralement


C’est probablement le point le plus important pour comprendre toute la stratégie.


La soutenabilité d’une dette dépend principalement de trois variables : son taux d’intérêt moyen, la croissance de l’économie et le solde primaire des administrations publiques.


Le solde primaire correspond simplement au budget public avant paiement des intérêts.


Si les administrations publiques dépensent davantage qu’elles ne perçoivent même avant de payer leurs créanciers, elles connaissent un déficit primaire. Si leurs recettes couvrent les dépenses hors intérêts, elles ont atteint l’équilibre primaire.

On peut résumer la dynamique de la dette de manière simple.


Si le taux d’intérêt moyen payé sur la dette est durablement supérieur au rythme de croissance nominale de l’économie, une dette élevée devient naturellement plus difficile à stabiliser. À l’inverse, si l’économie progresse suffisamment vite par rapport au coût moyen de la dette et que le déficit primaire est contenu, le ratio dette/PIB peut diminuer progressivement sans qu’il soit nécessaire de rembourser massivement le capital.


Prenons un exemple volontairement simplifié. Si une économie possède une dette représentant 110 % de son PIB, mais que son PIB nominal augmente de 4 % par an tandis que le taux effectif moyen payé sur la dette reste autour de 3 %, la croissance contribue mécaniquement à réduire le poids relatif de la dette. Encore faut-il évidemment ne pas ajouter simultanément des déficits primaires considérables.


C’est pourquoi la question budgétaire ne peut pas être séparée de la question de la croissance.


Une politique qui réduirait brutalement les investissements publics, la recherche, l’éducation ou les infrastructures pour diminuer la dette pourrait obtenir un résultat paradoxal : ralentir suffisamment l’économie pour rendre la dette restante encore plus difficile à supporter.


La bonne stratégie n’est donc ni de laisser filer indéfiniment les déficits, ni de rembourser la dette au prix de l’affaiblissement du pays. Elle consiste à agir simultanément sur le solde primaire, le coût du financement et la croissance potentielle.


Première priorité : cesser progressivement d’emprunter pour le fonctionnement ordinaire


La première transformation doit concerner la nature du déficit.


Un pays peut légitimement s’endetter pour traverser une crise. Une guerre, une pandémie, une récession majeure, une catastrophe naturelle ou une crise financière nécessitent parfois que la puissance publique dépense immédiatement bien davantage que ce qu’elle perçoit.


Le problème apparaît lorsque cette situation devient permanente.


À terme, les recettes ordinaires devraient permettre de financer les dépenses ordinaires de la puissance publique ainsi que la charge normale des intérêts. Cela signifie que les salaires, les prestations récurrentes, les dépenses administratives, les politiques publiques permanentes et les intérêts de la dette ne devraient plus dépendre structurellement de nouveaux emprunts.


Il ne s’agit pas de décréter brutalement un budget à l’équilibre dès l’année suivante. Une correction trop rapide pourrait provoquer une contraction de l’activité, réduire les recettes fiscales et détériorer davantage les comptes. Le retour vers l’équilibre courant doit être progressif et reposer à la fois sur une meilleure efficacité de la dépense, sur la suppression de dépenses ou de niches dont l’utilité économique et sociale est faible, sur certaines recettes supplémentaires lorsque cela est nécessaire et sur la croissance.


L’objectif n’est donc pas dépenser moins à tout prix, mais faire en sorte que les dépenses ordinaires correspondent progressivement aux ressources ordinaires.


Une règle pourrait alors s’imposer : lorsqu’une majorité souhaite créer une dépense permanente nouvelle, elle doit en même temps identifier une économie permanente ou une recette permanente permettant de la financer.


Cette discipline empêcherait de financer durablement des politiques structurelles avec des recettes exceptionnelles ou de la dette.


Deuxième priorité : réduire le coût auquel la France emprunte


Même si la France maîtrisait parfaitement son déficit, elle devrait continuer à refinancer chaque année une partie considérable de sa dette arrivant à échéance. La question du taux d’intérêt resterait donc centrale.


Au 21 août 2026, l’Agence France Trésor indiquait un taux de référence à dix ans d’environ 4,08 %, tandis que le taux moyen pondéré des OAT émises en 2026 s’élevait à 3,47 %. L’encours de dette négociable de l’État approchait 2 882 milliards d’euros et sa durée de vie moyenne dépassait huit ans.


Cette durée relativement longue protège partiellement les finances publiques. Une hausse des taux ne se transmet pas immédiatement à l’ensemble de la dette ; elle se diffuse progressivement au fur et à mesure que les anciennes obligations arrivent à échéance et doivent être remplacées.


Mais cette caractéristique fonctionne également dans l’autre sens : si les conditions de financement s’améliorent, les bénéfices mettent plusieurs années à se diffuser.


La France ne peut évidemment pas décider seule du niveau général des taux. Ceux-ci dépendent largement de la politique monétaire de la BCE, de l’inflation et de l’environnement financier mondial.


Elle peut cependant agir sur la partie du taux qui correspond à la confiance particulière accordée à sa signature.


Un investisseur qui doute de la capacité d’un État à contrôler ses finances exigera généralement une rémunération supplémentaire pour accepter de lui prêter. À l’inverse, un pays disposant d’une trajectoire budgétaire crédible, d’institutions stables et d’une économie dynamique peut bénéficier de meilleures conditions.


La crédibilité budgétaire n’est donc pas simplement une question de réputation. Elle possède une valeur financière mesurable.


Une diminution durable de quelques dixièmes de point sur des centaines de milliards d’euros régulièrement refinancés finit par représenter plusieurs milliards d’euros d’économies annuelles.


La dette doit être gérée, pas jouée


Cette recherche de taux plus faibles ne signifie pas qu’il faudrait systématiquement choisir l’emprunt dont le taux affiché est le plus bas.


La dette de très court terme est souvent moins coûteuse qu’une obligation de trente ans. Pourtant, financer massivement l’État à court terme pourrait être extrêmement dangereux. Il faudrait renouveler les emprunts très régulièrement, ce qui rendrait les finances publiques beaucoup plus vulnérables à une hausse soudaine des taux.


La gestion de la dette consiste donc toujours à arbitrer entre coût et sécurité.


L’Agence France Trésor a précisément pour mission de gérer la dette et la trésorerie de l’État dans les meilleures conditions de coût et de sécurité. Il serait dangereux de transformer cette gestion technique en instrument politique de court terme.


Le gouvernement doit pouvoir fixer les grandes orientations de soutenabilité, mais les arbitrages quotidiens sur les maturités doivent rester largement professionnels.


Lorsque les taux de long terme deviennent exceptionnellement intéressants, il peut être judicieux de verrouiller davantage de financement sur vingt, trente ou cinquante ans. Lorsque la prime exigée pour des maturités très longues devient excessive, des maturités intermédiaires peuvent être préférables.


La bonne politique ne consiste pas à rechercher le taux immédiatement le plus bas. Elle consiste à rechercher le coût moyen le plus faible compatible avec un niveau de risque acceptable.


Réduire aussi la vulnérabilité aux chocs


Toutes les obligations publiques ne fonctionnent pas de la même façon. Une partie de la dette française est notamment indexée sur l’inflation.


Ces titres ont une utilité : ils permettent de répondre à la demande de certains investisseurs et peuvent parfois offrir à l’État un coût réel attractif. Mais ils ont également une conséquence budgétaire évidente : lorsque l’inflation augmente davantage que prévu, une partie de la charge progresse automatiquement.


Il ne serait pas raisonnable de supprimer brutalement ce marché, mais il serait tout aussi discutable de maintenir par principe une proportion déterminée de dette indexée quelles que soient les circonstances.


L’objectif devrait être de conserver une diversification suffisante tout en limitant la vulnérabilité du budget aux surprises inflationnistes.


Plus généralement, la structure de la dette devrait être pensée comme une assurance : diversifier les maturités, éviter une concentration excessive des remboursements sur quelques années, limiter les risques d’indexation et maintenir une large base d’investisseurs.


La dette citoyenne peut être utile, mais elle ne constitue pas de l’argent gratuit


Une partie de cette diversification pourrait venir des citoyens eux-mêmes.


La France possède une épargne privée considérable. Il serait possible de permettre aux ménages de financer plus directement certains besoins publics à travers des obligations accessibles aux particuliers ou un produit d’épargne spécialement conçu à cet effet.


L’intérêt serait réel. Une base de créanciers plus diversifiée peut rendre le financement plus stable. Les intérêts reçus par les ménages français resteraient davantage dans l’économie nationale. Les citoyens pourraient également voir plus directement comment leur épargne contribue au financement d’infrastructures ou d’investissements publics.


Mais il faut éviter une illusion.


Si l’État doit offrir 5 % aux ménages pour les convaincre d’acheter une obligation qu’il pourrait placer à 4 % auprès des investisseurs habituels, la dette citoyenne augmente au lieu de réduire la charge.


La règle doit donc être simple : le coût complet du financement citoyen ne doit pas être supérieur à celui d’un financement comparable sur le marché.


Il faut également intégrer les avantages fiscaux dans ce calcul. Une rémunération nominalement faible mais entièrement défiscalisée peut finalement représenter un coût élevé pour les finances publiques en raison des recettes fiscales abandonnées.


La dette citoyenne constitue donc un outil de diversification, de stabilité et de souveraineté financière. Elle ne doit jamais être présentée comme une source miraculeuse de financement bon marché.


Peut-on simplement annuler une partie de la dette ?


La question mérite d’être posée parce qu’une partie des obligations publiques françaises est ou a été détenue par la Banque de France et l’Eurosystème.


L’intuition paraît simple : si une institution publique possède une créance sur une autre institution publique, pourquoi ne pas l’effacer ?


Dans le cadre européen actuel, cette stratégie n’est cependant pas disponible. Une annulation organisée pour financer directement les États entrerait en conflit avec l’interdiction du financement monétaire inscrite dans les traités européens.


Surtout, une banque centrale possède un bilan. Supprimer brutalement plusieurs centaines de milliards d’euros d’actifs ne fait pas disparaître automatiquement les engagements qui figurent en face.


Une transformation beaucoup plus profonde de l’architecture européenne pourrait un jour permettre d’envisager des mécanismes différents : mutualisation de certaines dettes, fonds européen d’amortissement, reprise commune de dépenses exceptionnelles ou financement collectif de grands investissements. Ce débat peut parfaitement exister.

Mais une stratégie nationale sérieuse ne peut pas reposer aujourd’hui sur l’hypothèse d’une annulation unilatérale.


Il faut donc apprendre à gérer la dette existante plutôt qu’attendre sa disparition comptable.


Réduire la dette ancienne, mais seulement lorsque cela a du sens


Si le remboursement massif de la dette n’est pas l’objectif prioritaire, cela ne signifie pas qu’il faudrait refuser toute réduction du stock.


Lorsqu’une administration publique dispose d’une ressource exceptionnelle, il peut être pertinent d’en consacrer une partie au désendettement. Cela peut concerner certaines recettes non récurrentes, le produit de cessions d’actifs non stratégiques ou une amélioration des recettes supérieure aux prévisions.


Mais il faut conserver une logique économique.


Supposons que l’État dispose de dix milliards d’euros et qu’il puisse éviter grâce à eux une dette lui coûtant 4 % par an. Le désendettement procure approximativement 400 millions d’euros d’économie annuelle.


Si ces dix milliards peuvent financer un investissement dont le rendement économique, social ou budgétaire est très supérieur, consacrer automatiquement la somme au remboursement peut être une mauvaise décision.


Il faut donc comparer en permanence le coût évité de la dette avec le rendement attendu de l’investissement alternatif.


C’est ce qui distingue une politique rationnelle de désendettement d’une obsession comptable.


Une Caisse d’amortissement de la dette pourrait néanmoins recevoir certaines recettes exceptionnelles et les utiliser pour réduire progressivement le refinancement nécessaire. Il ne serait même pas indispensable de racheter immédiatement des obligations sur le marché.


Lorsque cent milliards de titres arrivent à échéance, disposer de cinq milliards de ressources propres permet simplement de n’en refinancer que quatre-vingt-quinze.


La dette diminue alors réellement de cinq milliards.


Le patrimoine public doit entrer dans l’équation


Une autre faiblesse du débat sur la dette tient au fait qu’il regarde presque exclusivement le passif sans regarder suffisamment ce qui existe en face.


L’État et les autres administrations publiques possèdent des bâtiments, des terrains, des infrastructures, des entreprises, des participations et différents actifs financiers.


Cela ne permet évidemment pas de nier la dette : une école ou un réseau routier ne peut pas être vendu instantanément pour rembourser des obligations.


Mais l’analyse patrimoniale reste importante.


Un actif public non stratégique rapportant durablement 1 % peut légitimement être questionné si sa cession permet de supprimer une dette coûtant 4 %. À l’inverse, vendre une entreprise publique stratégique et rentable produisant 7 % de rendement uniquement pour réduire une dette coûtant 4 % serait probablement une mauvaise opération.


Chaque cession devrait donc comparer le rendement de l’actif, sa valeur stratégique et ses externalités sociales au coût de la dette qui pourrait être supprimée.


Le désendettement ne doit jamais conduire l’État à s’appauvrir davantage qu’il ne se désendette.


La grande distinction : dette de fonctionnement et dette d’investissement


C’est ici que la théorie de la dette utile prend tout son sens.


Toutes les dettes ne sont pas économiquement équivalentes.


Si l’État emprunte dix milliards pour financer des dépenses ordinaires qui devront être payées à nouveau l’année suivante, il transmet une dette sans créer nécessairement de ressource ou d’actif supplémentaire en face.


Mais s’il emprunte dix milliards pour construire un réseau ferroviaire qui fonctionnera pendant cinquante ans, rénover massivement des bâtiments pour réduire leur consommation énergétique ou financer une infrastructure productive durable, la situation est différente.


Les générations futures participeront certes au remboursement, mais elles bénéficieront également de ce qui a été construit.


L’endettement devient alors un mécanisme permettant de répartir le coût d’un investissement entre les générations qui en profiteront.


Cette distinction devrait progressivement conduire à une véritable règle d’or des finances publiques.


À terme, les dépenses courantes, y compris les intérêts, devraient être financées par les recettes courantes. L’emprunt resterait possible pour les investissements ayant une durée de vie longue et une utilité économique, sociale ou environnementale démontrée.

Cette règle ne signifie pas que n’importe quelle dépense pourrait être rebaptisée « investissement ». C’est précisément pour éviter ce détournement qu’une évaluation indépendante serait nécessaire.


Un investissement financé par dette devrait démontrer qu’il crée ou préserve un actif durable, améliore la productivité, génère des économies futures, renforce la résilience du pays ou possède un rendement socio-économique suffisant.


L’investissement public doit lui aussi apprendre à rendre des comptes


Défendre l’endettement d’investissement ne signifie pas considérer que toute infrastructure publique est automatiquement rentable.


Certaines peuvent être mal conçues, surdimensionnées, trop coûteuses ou politiquement décidées sans rapport sérieux entre leur coût et leur utilité.


Une nouvelle doctrine budgétaire devrait donc renforcer considérablement l’évaluation des grands investissements.


Avant de financer un projet par emprunt, il faudrait examiner son coût complet sur sa durée de vie, les dépenses de fonctionnement qu’il générera, les économies qu’il permettra, son impact sur la croissance, les bénéfices sociaux ou environnementaux qu’il produira ainsi que les risques associés.


L’endettement deviendrait alors non pas un moyen de contourner les contraintes budgétaires, mais un outil exigeant de financement du patrimoine collectif.


L’Europe doit prendre sa part lorsque l’investissement est européen


Une partie des investissements nécessaires dans les prochaines décennies dépasse largement les frontières françaises.


Les réseaux électriques, la défense, le ferroviaire continental, la recherche, le spatial, les semi-conducteurs, certaines infrastructures numériques ou la transition énergétique possèdent une dimension européenne évidente.


Il serait incohérent que chaque État finance intégralement de son côté des investissements dont les bénéfices concernent l’ensemble du continent.


La Banque européenne d’investissement, les mécanismes de garantie européens, les financements communs et, lorsque cela est politiquement possible, de nouveaux emprunts européens devraient donc être davantage mobilisés.


Il ne s’agit pas de faire disparaître artificiellement de la dette française dans une autre comptabilité. Il s’agit de faire correspondre l’échelle du financement à l’échelle du bénéfice.


Lorsqu’un projet profite réellement à plusieurs pays, mutualiser une partie de son financement peut réduire le risque, élargir la capacité d’investissement et parfois diminuer le coût.


Que faire des économies réalisées sur les intérêts ?


C’est l’un des choix politiques les plus importants.


Si la charge de la dette diminue de dix milliards d’euros et que ces dix milliards servent immédiatement à créer dix milliards de dépenses courantes nouvelles, aucune amélioration structurelle n’a réellement eu lieu.


Il faut donc organiser à l’avance l’utilisation de cette marge retrouvée.


Tant que la France conservera un déficit très élevé, les économies durables sur les intérêts devraient principalement servir à réduire ce déficit. Elles accéléreraient ainsi le retour vers l’équilibre primaire et diminueraient à leur tour le besoin d’endettement.


Lorsque les comptes courants seront davantage maîtrisés, une partie de ces économies pourra être consacrée au désendettement et une autre aux investissements de long terme.


À mesure que la situation se stabilisera, une fraction croissante pourra revenir vers l’investissement.


Ce mécanisme permettrait de transformer progressivement le cercle vicieux actuel en cercle vertueux : une baisse du déficit améliore la confiance, de meilleures conditions de financement réduisent les intérêts, la baisse des intérêts améliore encore le déficit et une partie des marges ainsi dégagées peut financer des investissements augmentant la richesse future.


La croissance reste la meilleure alliée du désendettement


Aucune politique sérieuse de dette ne peut ignorer le dénominateur du ratio dette/PIB : le PIB lui-même.


Le moyen le moins douloureux de réduire le poids relatif de la dette consiste en partie à rendre le pays plus riche.


Cela suppose de préserver les moteurs de la croissance de long terme : éducation, recherche, innovation, infrastructures, transition énergétique, santé, logement, mobilité, énergie et efficacité de l’administration.


Cette idée impose une limite fondamentale à toute politique d’assainissement budgétaire.


Une économie de dépenses qui détruit davantage de croissance future qu’elle n’économise de charge financière peut être une fausse économie.


La question ne doit donc jamais être uniquement : combien pouvons-nous couper ?


Elle doit devenir : quelles dépenses pouvons-nous réduire sans dégrader davantage notre capacité future à produire de la richesse, et quelles dépenses devons-nous au contraire considérer comme des investissements ?


C’est là toute la différence entre austérité et assainissement.


Une nouvelle architecture des finances publiques


À terme, cette théorie pourrait conduire à organiser politiquement les finances publiques autour de trois logiques distinctes.


La première concernerait le fonctionnement courant. Les recettes ordinaires devraient progressivement couvrir les dépenses ordinaires et les intérêts. Les déficits resteraient possibles en période de crise, mais ne constitueraient plus la situation normale.


La deuxième concernerait l’investissement. L’endettement demeurerait disponible pour financer des projets de long terme évalués selon des critères transparents et rigoureux. La maturité des emprunts pourrait d’ailleurs être rapprochée, lorsque cela est pertinent, de la durée de vie des actifs financés.


La troisième concernerait la dette héritée. Celle-ci ne ferait pas l’objet d’une politique d’extinction brutale, mais d’une diminution progressive grâce à la croissance, à la maîtrise du déficit, à certaines recettes exceptionnelles et à la réduction du coût moyen de financement.


Ces trois logiques devraient être clairement distinguées dans le débat budgétaire, même si les normes comptables nationales et européennes continueraient évidemment à mesurer un déficit et une dette publics globaux.


L’objectif est de rendre la décision politique plus lisible : lorsque la France emprunte cinquante milliards supplémentaires, les citoyens doivent pouvoir comprendre si cet argent sert à payer ce que nous consommons aujourd’hui ou à construire ce dont nous bénéficierons pendant plusieurs décennies.


Une trajectoire réaliste plutôt qu’un grand soir budgétaire


Cette transformation nécessiterait plusieurs années.


Dans une première période, la priorité serait de réduire progressivement le déficit primaire sans provoquer de choc récessif. Cela passerait par des économies ciblées, une amélioration de l’efficacité publique, la suppression de certaines niches ou dépenses peu justifiées, éventuellement des recettes supplémentaires réparties de manière soutenable, ainsi qu’une protection de l’investissement productif.


Dans le même temps, la France devrait reconstruire une trajectoire pluriannuelle crédible. Les économies réalisées sur les intérêts contribueraient principalement à l’amélioration du solde.


Dans une deuxième période, la stabilisation du déficit permettrait de ralentir l’accumulation de dette. Une amélioration de la confiance pourrait progressivement réduire la prime exigée sur les obligations françaises. Les anciennes dettes seraient refinancées au fur et à mesure des échéances et certaines ressources exceptionnelles permettraient de réduire légèrement le stock.


Enfin, lorsque les dépenses courantes seraient durablement financées par les ressources courantes, la dette pourrait retrouver sa fonction véritable : devenir essentiellement un instrument de financement des crises exceptionnelles et des investissements de long terme.


La France pourrait alors continuer à être fortement endettée tout en étant beaucoup moins vulnérable.


L’objectif n’est pas une France sans dette


C’est probablement le changement intellectuel le plus important.


Une France sans dette publique n’est ni un objectif réaliste ni nécessairement un objectif souhaitable.


Un pays qui refuse systématiquement d’emprunter peut sous-investir tout autant qu’un pays trop endetté peut perdre sa liberté budgétaire.


La bonne politique se trouve entre ces deux erreurs.


Elle consiste à accepter la dette lorsqu’elle permet de répartir intelligemment dans le temps le coût d’un investissement utile, et à la refuser lorsqu’elle ne sert qu’à reporter indéfiniment le financement de dépenses ordinaires que nous ne voulons ni réduire ni financer.


Il faut donc abandonner l’idée selon laquelle une génération serait automatiquement irresponsable parce qu’elle transmet une dette à la suivante.


La question décisive est de savoir ce qu’elle transmet en face.


Une génération qui laisse cent milliards de dette supplémentaires mais également des infrastructures, des logements, des capacités énergétiques, des universités, des technologies ou des équipements valant davantage n’a pas produit le même héritage qu’une génération ayant emprunté la même somme uniquement pour maintenir son niveau de dépenses courantes.


La dette publique est toujours un contrat implicite entre générations. Ce contrat devient légitime lorsque la génération qui transmet le remboursement transmet également les bénéfices qui l’accompagnent.


Passer d’une dette subie à une dette choisie


La France n’a donc pas à choisir entre deux caricatures : l’austérité permanente jusqu’au remboursement intégral ou l’idée inverse selon laquelle la dette n’aurait aucune importance.


Elle doit apprendre à distinguer la dette que l’on subit de celle que l’on choisit.


La dette subie est celle qui apparaît parce que le fonctionnement courant dépasse continuellement les ressources disponibles. Elle s’accumule sans créer nécessairement de richesse nouvelle et finit par produire une charge d’intérêts qui réduit les choix politiques futurs.


La dette choisie est celle qui permet d’avancer dans le temps un investissement utile, de répartir son coût sur plusieurs générations et d’augmenter les capacités futures du pays.

L’objectif d’une politique financière moderne devrait être de réduire progressivement la première pour préserver la seconde.


Cela suppose de remettre les comptes courants sur une trajectoire soutenable, de protéger la crédibilité financière de la France, de gérer professionnellement les maturités et les risques, de diversifier intelligemment les créanciers, d’utiliser avec discernement les ressources exceptionnelles, de renforcer l’évaluation des investissements et de rechercher davantage de financements européens lorsque l’échelle du projet le justifie.


La dette brute restera élevée pendant longtemps. Ce n’est pas en soi un échec.


Le véritable succès serait qu’elle pèse progressivement moins lourd sur les recettes publiques, qu’elle augmente moins vite que la richesse nationale, qu’elle ne serve plus à financer structurellement nos dépenses quotidiennes et qu’elle redevienne disponible lorsque nous avons besoin d’investir ou de traverser une crise.


La question politique ne devrait donc plus être : « Quand aurons-nous enfin remboursé la dette ? »

Elle devrait devenir : « Comment faire en sorte que la dette ne nous empêche jamais d’agir ? »


Car le paradoxe est finalement simple : pour pouvoir continuer à emprunter demain lorsque cela sera utile, nous devons apprendre aujourd’hui à ne plus emprunter par habitude.


Il ne s’agit pas de construire une France sans dette.


Il s’agit de construire une France capable de vivre avec sa dette, de la maîtriser et de ne jamais en devenir prisonnière.

 
 
 

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